Trio

A mi-chemin entre un jour solaire sans soleil et ce lundi lunaire à venir, à minuit, je découvre un article sur Prospective du Livre, qui pose au futur des questions en devenir. Je me demande comment l’on sortira des cadres traditionnels de l’édition, ou plutôt comment nous allons redéfinir ce rectangle qui nous définit. Tablettes rectangulaires, écrans rectangles parfois étranglés, l’homme s’est tout de même singulièrement démarqué avec ses angles droits, ces surfaces régulières & angulaires qui nous servent à encadrer ce qui nous plaît, ce qu’on doit distinguer du monde alentours. Cadres et bords comme démarcations du royaume des inscriptions.

Les proportions de la tablette numérique rappellent immanquablement ses prédécesseurs, une famille rectangulaire s’étant essayée avant elle à toutes sortes de matières. Avatar de la Tabula — le mot latin désignant le meuble “table” étant mensa, la tabula a toujours été support d’écriture et de lecture. Espace plane, angles droits : propre aux plans, comme une paume toujours ouverte au sens, tendue vers l’expression. Bataille des flexibilités : le rouleau s’enroulait, mais la tablette en cire s’affirmait (déjà) réinscriptible ad aeternam.

Et notre bon codex, avec ses allures de mains ouvertes formant un angle ouvert que l’on pourrait refermer, n’est, sous la forme du cahier, ni plus ni moins qu’un immense rectangle dont un pliage subtil aura permis de rabattre et de rabattre encore sa matière sur lui-même pour le faire coexister son grand plan dans l’épaisseur, dans l’intimité du relié, dans la rapidité du feuilletable. Un coup de couteau libère les pages collées — magie du massicot et leçon précieuses des encarts détachables dans les magazines de bande dessinée : mes petits cousins pensent toujours qu’on imprime une à une les pages de leurs bouquins.

La tablette fut-elle séduite par l’épaisseur pressée d’une feuille de papier ? Le rouleau fut-il re-découpé en carrés à superposer ? La double-page s’est ouverte sur les âges comme un acte de Renaissance.

Mais il existait une autre tabula, quadrillée de carrés, comme un patron à replier. La table des jeux, bien sûr, le tablier.

Lors de mon bref séjour à Marseille, j’ai joué à deux jeux sur deux tables distinctes. Ma petite cousine s’était mis en tête de m’apprendre le Backgammon, dont une discrète recherche m’apprit avec joie que Rabelais le nommait Toute Tables. Néophyte, j’avais du mal à ne considérer que les deux bords opposés comme surfaces jouables, chacun avec leur propre gravité. Joie, pourtant palpable, de se prendre au jeu. Le lendemain, je proposais une partie d’échec à mon grand-père, sur son beau plateau nacré — et le voilà qui s’avise de ne placer qu’un pion sur deux, voulant, avec ces pièces si connotées, jouer au lieu au jeu de Dames. Il gagna avec brio, sur un dernier coup inattendu, la figurine de la Reine ayant enfin fait son retour sur le plateau.

Un fois le tablier vidé, je me mis à faire grincer les jointures en cuivre, le refermait et découvris au dos un incroyable gribouillis au feutre dont je me savais bien être l’auteur. Planchette, plan d’écriture d’avant l’écriture, je m’en rappelle comme d’un radeau au milieu de cette maison-labyrinthe : j’en un faisais mur, un faux-livre, un paravent, et puis je le mettais à plat et je constituais autour du cavalier blanc le cercle de ses déplacements à l’aide des pions noirs. Voix de mon grand-père. Ce cercle, que, même immatériel, je devais toujours voir se surimposer sur le plateau de jeu. L’ordre des coups possibles. Hier j’y voyais une pieuvre quantique y étendre délicatement ses tentacules vers huit possibilités, comme un cube dont on déplierait le patron en deux dimensions.

Renversement des règles. Puisque nous parlons toujours de tablettes, du devenir de la lecture et de l’écriture, je pense à la manière dont le cerveau bascule entre différents jeux : je fixe le plateau, et, joueur de Go, je vois soudain disparaître les cases et briller les intersections. Au Go on compte, on défend ses libertés. Sur le même plateau, échecs et dames co-existent sans s’interpénétrer  — c’est dommage. L’oeil du joueur, oeil plastique élastique. L’oeil du lecteur habile n’en est jamais éloigné : il remarque les opportunités, prend des initiatives, et par ses choix de lectures de la bibliothèque à la table des matières fait ses choix — pose ses mises.

Paradoxes d’une nuit sans sommeil : jouer au Go avec les pièces du jeu d’échiquier, jouer aux Dames sur un plateau de Backgammon. Et si c’est impossible, au moins ressusciter les variantes médiévales du jeu d’échec : quand on pouvait tirer l’humeur colérique ou mélancolique des pièces au coup de dé ou qu’on suivait la règle dite des “demoiselles” où l’on a l’obligation de toujours prendre quand on en a l’occasion (!). Sortir du cadre quand il a perdu son élasticité. Prendre plaisir, prendre part. Faire une partie. J’ai fait une partie de chemin avec des livres, certains, les plus précieux, m’ont tout de suite proposée une partie de très haute volée.

Même quand elle était en argile ou en bois, la tablette possédait ce caractère qu’on semble redécouvrir avec son avatar rétro-luminescent : une fois frappé du sceau de l’écriture sa surface réelle dépasse définitivement la surface mesurable, quantifiable. Carré ou 4 par 3 — cela n’a plus grande importance : le sens les dépasse toujours de son arborescence. C’est ce qui fait qu’un livre est toujours plus grand de l’intérieur que de l’extérieur, vérité que l’on ira chercher dans La Maison des Feuilles si l’on se sent lecteur-aventurier…

Le lire (sur support) numérique, l’écriture (déjà tellement) informatisée doit participer de ces acrobaties évoquées : nous savons jouer à de nombreux jeux, alterner les rythmes et les enjeux, passer des jeux de cartes à ceux des tables à ceux du dé. Bien mal luné celui qui refuse d’en apprendre un nouveau, auprès de nouvelles connaissances. Mais nous négligeons ces facultés. Nous partons pourtant après de nouvelles connaissances…

Je refais inlassablement  le manifeste de mon projet, dont je n’ai pour le moment qu’une table de(s) matières, mais si vivace qu’elle se déplace partout où je vais : alpaguant des mots dans mes lectures, arrêtant le regard sur un tag dans le métro plutôt qu’un autre (ce dernier vu à Rambuteau me rappelant des pans de poèmes sur la peau : PANGÉA !), suscitant l’écriture, la relecture, la réécriture. Frissonnante impression de nymphoses & de germination.

Foucault appelait la lecture et l’écriture mêlées une véritable technique de soi — mais ces techniques elles-aussi filent leurs chrysalides. Je me rappelle Éluard dans la bouche d’un personnage d’Alphaville :

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses

Cette fois-ci, j’ouvre l’œil — j’étends l’oreille et mon clavier repose sur ce cahier.

Je pense à ces jeux oubliés, endormis dans le célèbre Libros de Los Juegos, livres des échecs, dés et tables où tout l’imaginaire de l’Andalousie s’immisce dans les enluminures où des maures, des dames, des clercs et des chevaliers s’adonnent au jeu de l’esprit et du hasard. Rencontres autour d’un tablier. Et pourtant jeux interdits par l’église et les rois— même le Backgammon (!) comme tremplins vers le vice et la distraction…


Lancé de tant de dés dans tant de dimensions — la lecture sociale comme l’entend le numérique augmente il est vrai le nombre de joueurs à notre table. Qui à cette heure tardive a sur son bureau après le livre de François Bon ? Dans quelle bulle partagerons nous nos lectures ? Notre style de jeu, nos modes de lectures eux aussi sont pimentés, parfois malmenés : du DRM comme jeu d’échecs dont les pièces auraient été cimentés.

Eluard murmure encore :

Sommes nous près ou loin de notre conscience ?

Nos écrans s’additionnent, nos liens se perpétuent, ce rectangle-ci sait dépasser le nombre défini de ses côtés…

Et voilà que je recherche désespérément un véritable fac-similé de ce Livre des Jeux établi par Alphonse X de Castille en 1280, à la croisée des mondes, dans cette Espagne-interfacée qui n’avait pas encore effacé l’Al-Andalous — mais je n’en trouve sur le net que de mauvaises photographies. Encore un défi d’édition numérique car c’est un livre qui demande immanquablement à être joué à plusieurs. Leçons d’intellect et de hasard : même la mort de Bergman n’a pas pu lui refuser une partie d’échec.

Je me rappelle distinctement mes premiers cours de lecture, sur les genoux de mon grand-père, épelant la méthode Boscher. Mais je ne sais pas quand j’ai commencé à jouer. Dans le salon obscur, pendant que mes grands parents dormaient — je suis revenu voir Marseille scintiller. Je me suis assis avec ce livre de Ghérasim que j’aime comme un ancêtre magique, et à voix-basse, dans la pénombre, en mimant le son si particulier de sa voix, je me suis pris à (re)lire Passionnément. A mi-chemin entre le joueur et l’interprète : polysémie de leurs verbes respectifs…

Jouer. Interpréter.



Avec le langage pour échiquier, pour damier, pour go-ban, pour tablier. Avec une tabula pas rasa du tout mais tout de même bien endiablée, avec ses marges à inventer. Chaque point final y ressemble à un puits dans lequel on pourrait légitimement sauter. Hypnotique oeil du cyclone comme en parsème xCopy — artiste à qui je passe la main  sur cette improbable connexion : l’objet de notre dernière entrée, la statue du fronton de l’église St-Merri, avec sa tablette et ses rets est beaucoup plus récente que l’édifice lui-même. C’est belle et bien une copie, prise sur la façade de Notre-Dame. Elle a donc eu un moule, une matrice, elle est à la fois représentation et duplicata, exportée & greffée sur un corps étranger, relecture et réécriture d’un siècle voulant combler les niches détruites à la Révolution. Huysmans — par la grâce du domaine public — avoue tout sur internet : voilà que cette église du XVIe à la réputation sulfureuse avait été momentanément changée en très laïque usine à Salpêtre. On appréciera la connotation alchimique,

avec H. le diable est toujours dans les détails.

Prochain épisode : partir du centre de la table,  comme en voyage au centre de la terre, histoire de se laisser guider par les évènements. MERLIN nous livre d’emblée sa table ronde, le cycle arthurien et ses mythologies mêlées dans un vaste creuset :  ce graal du bout des langues, si fertile et si désiré, de conteur en conteur — jusqu’au Roi-Pêcheur de Julien Gracq, castel intertextuel qui lui donne une de ses plus belles définitions.

“Il y a beaucoup de chambres dans la maison de mon père” est une phrase qui gagnerait beaucoup à être placée dans la bouche de l’enchanteur.

Rets, réseaux, rétention

Une image, la nuit dernière, a provoqué bien des remous. Un filet épousant les contours d’une statue, dans une rue que j’ai empruntée toute ma vie, m’a soudain mis à l’arrêt : pour réfléchir à ce qui, dans la pensée, fait filet. Ce qui transforme, ce qui retient,  ce que Bernard Stiegler appelle les rétentions tertiaires : l’étape de médiation sur mémoire externe de ce jeu de passoires et de rets.

J’utilise à nouveau scribd pour mettre en ligne un essais de mise en page-écran, n’hésitez pas à télécharger (en cliquant sur l’image) ou  à passer en full-screen. Je soumets aux yeux d’un visiteur errant cette réflexion. Mais je sais que je suis déjà bel et bien pris dans ce filet : St-Merri a donné son nom à l’école primaire où j’ai appris à lire & à écrire, et revenant de Marseille, où j’entends encore l’écho de mes premiers abécédaires avec mon incroyable grand-père, je vois quel chemin je retrace, inlassablement, jusqu’à la racine. Jusqu’au génome, jusqu’aux atomes du rhizome. Pour repartir de plus belle.

Rets Réseaux Rétentions

Back from #mars

Revenant de Marseille, j’ai des merveilles dans mon escarcelle.
Certes j’ai pris du retard sur mon programme de publication : je vois filer les mercredi !

Mais le projet voit pousser de partout des boutures, la table se déplie en patron —
pour prolonger le mois de Mars en Avril, j’ai donc changé de planète, et j’ai pu ressentir à quel point chaque ville porte sur ses murs l’univers sémantique d’un peuple de signatures distinguées. RMR, ouvre le bal, vu du train, et le sel des vagues qui battent la première jetée a un goût d’épopée : OMER est tagué en contrebas. J’approche la Bonne Mère, je reprends rapidement l’accent et je fouille chez mes grand-parents une cave grande comme un inconscient.

Au fond d’un carton, un vieux livre jauni — ce n’est pas le mien mais j’en ai déjà parlé sur cette page. Un tag, Rune, sur un mur de Bastille me fit revisiter toute la légende de la révélation de l’alphabet runique à Wodanaz-Odin enlacé au grand Chêne-Ygddrasil (une des figures du poème dit de l’Homme (sus)pendu que je vous invite à télécharger).  Qu’il est curieux de retrouver la page où l’on se rappelle avec précision avoir lu un mot pour la toute première fois !



Que voilà un voyage maintes et maintes fois entrepris. Dans l’imaginaire. Voici un auteur que l’on néglige trop facilement, et chez qui je retrouve tant de départs de feu.
Bien avant que Tolkien n’en orne ses cartes, les intégrant dans ses langages fantastiques, Jules Verne avait posé au professeur Lidenbrock une énigme runique sur laquelle reposait toute l’aventure du roman. Une énigme, une amorce, la barrière triplement infranchissable de l’alphabet étranger, de l’énigme, du cryptogramme. Voici des notions que m’imposent encore aujourd’hui les murs de Paris.

En feuilletant ce livre, je me reprends au jeu : buter contre le sens, sourire de la manière accidentelle dont le narrateur, amoureux de la pupille du professeur, fournit la solution (“Je t’aime bien ma petite Graüben”, l’énoncé le plus crypto-érotique de tout Jules Verne !). Transcription phonétique, réorganisation typographique et finalement inversion du sens de lecture (il fallait partir de la fin du texte !), c’est au centre du sens que l’on voyage.

Bien sûr je remarque que c’est précisément ces passages & leur mise en page qui avaient sauté dans l’ePub, lors de ma lecture numérique du Voyage (car celui-ci précède l’Autre) au sein du Cyber-Missel. Voici un cas précis où les notions de fixed-layout et de feuilles de style deviennent vitale, même (surtout) pour numériser un roman du domaine public. Une omission en forme de défi, pour mes maigres connaissances en la matière. On y reviendra.

Même le paragraphe final, hermétique au sens évocateur, devra être renvoyé aux rayons du soleil effleurant le pic d’un volcan endormi, marquant la crevasse par laquelle le roman — après cet intense chapitre introductif — peut commencer, peut s’engouffrer.

Peut-on rêver d’un plus joli seuil runique ?

Easter #Egg ou Fait-Glissades, ils abondent aussi sur les rivages de la Méditerranée.

À la file indienne, les protagonistes de Jules Verne, comme ceux de René Daumal en son Mont Analogue, s’enfoncent à la recherche de leur graal géographique, un hors-lieu où personne ne peut les suivre. Trouvailles, lectures et carnets m’offrent une #piste serendipitaire, je m’y engouffre à mon tour.  Beaucoup d’effets d’annonce, mais rien n’interdit d’ouvrir successivement plusieurs grandes parenthèses, accolades et crochets :

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Effet d’optique, je vois des lettres et leur archéographie se dessiner, quand une ligne devient signe.

 

Si l’on se rappelle nos visées sur le sous-marin en cale sèche au parc de la Villette, on appréciera ce collage inopiné sur lequel reposait l’ouvrage.
#MRS

Table et matière

Je lis, relis, délie. C’est sur le périphérique extérieur parisien que j’ai appris à lire. De grands mots écrits en néons rouges sur le toit des immeubles — des noms géants, étrangers : TOSHIBA — YAMAHA — TOYOTA. J’épelais mes phonèmes. Plus tard j’ai lu des Tags dans le métro, des graffiti comme on en fait sur les murs depuis qu’il y a des murs (Babylone, baby °__° & live at Pompéii). En détournant le regard des pubs trop insistantes de leurs mots & de leurs intentions, je cherchais à déchiffrer des glyphes hermétiques attirant pourtant l’attention. Il y avait donc tant de manières de faire un E. Qu’est-ce donc que ça, l’alphabet. Et l’œil du lecteur, que voit-il ? Qu’injecte-t-il ? Et puis — banlieusard — j’allais rue Champollion me réfugier dans l’alphabet, latin, comme le quartier, je l’arpentais d’adolescence.
Et ces mots, comme des graines plantées — comme ont les mots cette manière de germer…

J’ai eu la chance cet été de parler à MZDanielewski, un écrivain US que j’admire énormément. On a commencé par parler de free-fight, car un praticien d’UFC était assis avec nous. Il fila la métaphore, ce spider-devil : “Noam tu aimes la boxe, tu as décortiqué des matchs célèbres, tu as pratiqué le shadow-boxing. Tu as 24 ans : monte sur le ring”. Écris, quoi. Ça m’électrisa. Le contenu de mes carnets existait mais je n’avais jamais eu ou vu de véritable projet. J’avais écrit partout — mais partout autour du ring.

Du Ring ? Ah — les mots ont tant de sens, ici-là. Ils s’ouvrent comme des portes, comme des puits, comme des chambres d’échos. Et je lis sur les murs des mots que je note, qui auraient incité Bachelard à la rêverie. Je les ai tant notés qu’en découvrant la culture des Métadata développée à l’IRI, autour des tags sémantiques, j’ai instinctivement transposé cet usage dans mes carnets. Une recherche du mot rêve noté #REV révélerait bien des secrets. C’était donc la fabrique d’un alphabet personnel au milieu des centaines de tags que les rues de Paris me proposait. Des mots à valeur de clés. J’avais construit un index.

Au début, creuser derrière chacun des ces 51 mots — noms propres — graffitis salis et salés — runes — glyphes — hiéroglyphes — entrées. Rebondir d’étymologie entomologique.

Pendant plusieurs mois j’avais été comme poursuivi (car je le poursuivais) par le tag TOAM que je lisais NOAM en raison de sa graphie ambigüe, sur des murs, sur des camions déboulant au coin de la rue — jusqu’au siège devant moi à Paris III. Un signe et son interprétation, et notre manière de nous sentir interpellé par notre propre nom. Pourtant ce nom est toujours en commun, avec plusieurs êtres, il est toujours emprunté. Tout juste né, j’ai failli m’appeler NEMO — plus tard, sur la route de Ménilmontant ce serait une de mes premières rencontres poétiques, un pochoir doué d’ubiquité.

Plus tard j’ai découvert le tag OMEN & aujourd’hui-même, mercredi 28 mars 2012, Dies Mercuris et anniversaire de la mort de Virginia Werewolf, j’entrevois pour la première fois MANO. Et moi… Noam, je pense à toi. À AMON raie manta, à ma soeur Mona, en qui brûle l’art du remix.

Voulant établir un alphabet, pour ce qui au début ne devait être qu’un humble slam sur l’art de rue, je marquais : A comme AKA comme ADN, B comme BATAR comme BABYLON, C comme CHAMAN et CROW, D comme DEG1 DETER, E comme EGG EDEN… Parmi les mots observés pendant sept ans, depuis mes 18 ans, certains s’imposèrent d’eux même : une première série.  Une première table des matières, de la matière. Ai-je formé un portrait ? Ces mots sont polysémiques, passés de mains en murs en regards.  Offerts ou jetés au regard, ils sont libre d’interprétation. Mais tout effet liste est signé par l’inventeur d’inventaire, l’euphonie qui mène DEG1 devant DETER, c’est ma simple euphorie de constituer à l’instinct cet abécédaire. ZOO ouvre le bal, c’est la vie-même, l’être vivant, le grand bestiaire à ciel ouvert. ADN le suit de près : que l’on combine ces quelques lettres & l’on verra  le résultat. Dernière case du carré de 5 par 5, YAZE — ou Yatzee ! Le coup de dé de Mallarmé version déjanté — 5 dés génèrent — combien de pensées ? J’espère générer une pensée-pieuvre dans ce projet, la loger, l’étendre, arrêter d’avoir honte d’une écriture qui n’a jamais su se démembrer et dénombrer en trois fois trois parties.

Voici donc la première table, presque un sigil.

Immédiatement, je suppose, une seconde, fantôme, secrète, a commencé a exister, à être sécrétée : celle des tags importants, vitaux, mais rencontrés après le premier décret. RUNE par exemple car sans l’Yggdrasil où les runes sont à Wotan-Wodanaz révélées, pas de House of Leaves par MZD et sans cette Maison des Feuilles je ne me serai pas engagé sur ce sentier. Il y a donc  une seconde table, c’est bien un carré, mais  il se situe à la jonction entre la case de ZOO et celle d’AKA-ADN. On pourra, on devra zoomer. Changer d’échelle au sein de ce dessin. Que cet angle droit se transforme ainsi en articulation : si j’en crois Lewis Hyde, l’auteur de Trickster Makes This World, Ars et Artis doivent tout à ce jeu, ce flou qui prévient toute pétrification. Et diable que ces pigments sont difficiles à figer. La pieuvre à laquelle souvent je pense n’est pas un monstre pour moi, c’est un animal qui danse, à l’intérieur du spectre chromatique, c’est la souplesse même de l’imaginaire. Si elle n’existait pas, j’aurais tout donné pour l’inventer.

Je parlerai donc de tout. Ce qui m’intéresse. De l’Alphabet en premier lieu — de l’écriture naissant à Uruk — aux graffitis vus par Nabuchodonosor sur les mur de sa Babylone et qu’il ne savait pas interpréter. De le technique numérique, et des textes liquides prenant corps sur leur support, de la dé-mise en page et de la mise en forme des pensées. En vases communicants. C’est une œuvre au long cours.

Je commence — j’ai commencé il y a quatre semaines, après ce cours de Yoga libérateur auquel mon amoureuse m’a emmené. Quelque chose sûrement devait bloquer, et si c’était un os, alors je suis de nouveau un-vertébré. Je toucherai au massage, au tactile, à la calligraphie. Au collage, aux tarots, à la poésie.

Je toucherai au cinéma, à la bande-dessinée : j’utiliserai tous les médias que je côtoie, j’irai chercher ceux de mes amis qui peuvent m’aider, j’irai emprunter aux artistes que j’admire une matière dont le mix permanent aura besoin. J’emploierai le futur — on verra ce que ça donnerait.

J’écris maintenant en permanence, et j’en avais parlé partout — à tout le monde — même dans la rue — sauf ici. Les fait-glissades que je note chaque jour tombent maintenant en pluies solaires & printanières — des rencontres, des lectures, de coïncidences, des évènements bien simplement prodigieux : ce sera de la non-fiction comme disent les ‘ricain, mais ce ne sera pas triste. Norkhat garantit. Et une pensée pour Édouard Glissant.

J’utiliserai tous les calepins à ma disposition, ce blog, mes cahiers, mes logs et Twitter que j’ai découvert en refermant un livre de classe trop envahissant.

Je salue tous les lecteurs qui pour x raison ont lu tout cela — l’écriture ici, sera toujours à double-face.

Mobilis in Mobile — c’est la devise du Nautilus. Je me bouge en ce vaisseau mouvant.
Au jardin de la Villette, alors que je finissais le Mont Analogue de René Daumal au pied de cette Géode, qui en est peut-être un reflet, j’ai bien regardé ce sous-marin grandeur nature & sorti des eaux — l’Argonaute. Il n’y a personne dans la cabine de pilotage. On sait ce que cela signifie : N comme NEMO est de nouveau commandant de bord. Il faudra sans doute emprunter quelque K comme KANAL pour prendre le large. Je me tiens aux aguets : car la table des matières est aussi un échiquier, ou un plateau de Go, on peut se déplacer de mot en mot, tracer des diagonales. Et par anamorphose, Paris s’y catapulte sans que je force les choses. On effacera le nom — H comme HERMES me paraît une bonne suggestion : mieux qu’une marque de sac, ce prince des carrefours est revenu faire son nid sur tous les toits, dans tous les tu : hyper-média — hypergraphie à l’œuvre au cœur de la ville. Cet Hermès trismégiste, c’est à dire trois fois grand, inventeur de l’alphabet à travers son nom Thot et son nom Wodanaz. O magie des mythologies comparées — et délire associatif des antiques entrant en contact & des alchimistes après eux dessinant des systèmes pour relire le monde. HERMES — si l’on décline cela donnera-t-il HERMENAUTE ?

J’essaierai d’y monter tous les Mercredi…

Il y a soixante-dix-ans aujourd’hui Virginia Woolf se change en louve en rentrant dans les eaux. Je pense à toi, Julie, grande amie, initiatrice de poésie et de calligraphie, magicienne, schizophrène aussi. Tu es morte il y a sept ans. Toi aussi tu m’as dit “écris“. Et je répondais pour qui ? Pour ces nous qui voudront lire. Ces nœuds. & cette phrase de Virginia, c’est ta légende même : “Against you I will fling myself, unvanquished and unyielding, O Death !” — ton épitaphe. Ton courage et ton amour des mots auquel tu voulais te cramponner. Julie A. pour Julie Albert. Fille du Grand Albert : grand alchimiste lui aussi : en rêve j’ai reçu de toi un jour un SMS : “Jujitsu — Juste j’y Suis”.

Lire, c’est reconnaître aux morts le droit d’écrire — d’avoir écrit de la poésie.


Dans le soleil éclatant de ce Printemps 2012, je suis amoureux de K’A. — je sens cet atome essentiel au cœur de moi, notre énergie — et je veux larguer les amarres vers des Alexandries. Paris est bardé de canaux, pour l’heure, cela suffira au tracé de nos divagations… J’ai mes raisons !

Caprice — un roman-fusion sur iPad

La nouvelle est tombé et j’ai le sourire aux lèvres (j’allais écrire le sourire aux livres) :

Caprice a été accepté par l’AppStore !

Caprice c’est un roman numérique de Kenza Boda…
Un roman, une application spécialement conçue pour l’iPad,  84 page-écrans, des photos, des calligraphies, des mini-métrages figurant les rêves des personnages. Des textes qui respirent si le lecteur s’attarde en leur sein. Du rock.

Le Journal d’un Caprice…
qui fut pour nous une véritable aventure de création, d’autoproduction… pleine de rebondissements.

Car j’y ai participé aux côté d’Alex Michaan & de Ben Baudequin (nos deux musiciens déjantés), et de Philippe Esling, maître du code, ce qui n’a pas empêché Kenza de s’immiscer dans le langage de programmation et d’altérer des paramètres à sa guise…

Cliquez sur l’image pour partir vers iTunes…


Journal d'un Caprice — roman-fusion de Kenza Boda

Je vous laisse découvrir notre projet — 3,99 € c’est un petit prix pour s’essayer à la littérature rêvant d’écrans. Si vous aimez le voyage, n’hésitez pas à noter l’appli. je crois qu’Apple y fait attention…

Depuis quelques temps il y a une option “offrir une app” dans ladite machine : voici une application onirique à offrir à toutes les tablettes sensibles…

liens vers l’inter-toile :

Pour plus d’infos sur l’équipe et l’oeuvre : le site de Caprice
Si vous cherchez une photographe endiablée : This is Eden

 

Lire au format d’un cyber-missel

Journal de Lecture Numérique,  2010-2011
sur iPod Touch puis iPhone 4 — exclusivement avec Stanza, une application de lecture parfaite, connectée aux catalogues de Feedbooks et Gutenberg
mise à mort par Amazon, en silence, en toute honte, car ses utilisateurs ont du migrer vers des apps tout simplement moins souples dans leurs réglages…

format exact de la page d’un missel de cuir rouge relié
in-seize ou in-dix-huit : ce sont des formats qui ont existé
dans lesquels on a lu — dévoré — consumé

chose certaine : mon iChose me sert plus à lire qu’à téléphoner

* une étoile devant les livres du domaine public
§ si c’est une relecture
$ si je l’ai acheté
° si je me le suis *cough* procuré

dans l’ordre où ça me revient

Alexandre Dumas
* Le comte de Monte-Cristo (premier livre lu sur Stanza, les naseaux plein d’embruns, voyage à Marseille, et Chateau d’If entr’aperçu… fait naître le désir de relire, en quelques minutes je suis plongé dedans, et la lecture se continuera tard dans la nuit, en blanc sur noir (adopté par la suite en continu) à la lumière de l’engin)

Melville
* Moby Dick (je ne l’avais jamais lu, quel voyage. Comme un tour du monde, des calmes plats, des tempêtes, des journées passés à plonger ses bras dans la graisse de cachalot, bref la vie, et l’écriture dans tout ce qu’elle a de vaste et de précise).

Joyce
* A portrait of the Artist as a Young Man (mon dieu, après Dubliners, selon la théorie de l’escalier Joycien, je dois maintenant attaquer Ulysse et après… Finnegan ! To the end of the night !)

Marcel Proust
* Sodome et Gomorrhe (en entier — les pages de Proust, dans lesquels je me perdais dans des éditions papier où le texte était tassé et ici absorbé cuillerée par cuillerée phrase par phrase avec plus de piquant et de saveur)
première partie du *Côté de Guermantes
début du *Temps Retrouvé (cela ne m’empêche pas de naviguer entre des périodes différentes de la Recherche, inexplorées)

Edgar Rice Burroughs
* Cycle of John Carter of Mars (un période sword & adventure, extrêmement répétitive ( ! à la phrase, à la description près entre chaque tome et chaque fin de chapitre sur John Carter assomé qui perd conscience, ça en devient presque de la littérature itérative !) mais totalement jouissive — je suis très déçu que le blockbuster qui doit prochainement sortir ait coupé le “of Mars” pour des raisons de marketing, du coup je rajoute “of Mars” au nom de tous les autres films, ça marche plutôt bien). A princess of Mars, The Gods of Mars, The Warlords of Mars, Thuvia, Maid of Mars, The Chessmen of Mars)

Alan Moore
° Voice of the Fire (après avoir acheté la version papier, j’ai trouvé l’interligne et la police proprement désagréable, j’ai donc constitué un ePub maison, lecture bouleversante de magie sur une timeline de 10 000 écrits dans 5 langues anglaises faudrait-il dire tant l’anglais y est différent)
° Light of Thy Countenance (après avoir lu le
comics je voulais lire la prose toute seule — magnifique)

Arthur Machen
* The three Impostors (après avoir écouté les magnifiques performances d’Alan Moore dans Snakes and Ladders je me devais d’ouvrir Machen, c’est chose faite, on sent l’inspiration qu’il a été pour Lovecraft)
* The Hill of Dreams

Howard Philip Lovecraft
The Shadow over Insmouth (quel talent… Peace & Lovecraft)
Oniric Quest of Unknown Kadath (le plus beau livre de Lovecraft… mais dans le genre de la fantasy — hors du monde)

Jules Verne
** Voyage au Centre de la Terre
** Vingt Mille Lieues Sous les Mers
** L’île Mystérieuse
(les noms des personnages de Jules Verne ont sur moi un pouvoir impérieux : Némo ! Arne Saknussen ! Lord Glenarvan ! Aronnax ! Ned Land ! Cyrus Smith ! Gédéon Spilett ! Ah ce positivisme pur et dur, cette épopée d’ingénieur, mais cette éruption du Mont Lincoln ! Cette vision d’Atlantis ! Ce mouvement constant vers l’avant ! Mobilis in Mobile…)

Victor Hugo
* Les Misérables
(lire les misérables en prenant le bus et le métro dans Paris c’est voir se superposer des époques à la sienne, Javert ! Et pouffer de rire à chaque fois que j’ai penser aux Miséroïdes, j’avoue avoir sauté une dizaine de pages sur l’histoire d’un cloître, mais tout le reste, quel enchantement)

* Notre-Dame de Paris (magnifique de pouvoir copier-coller des passages sur l’argot, sur la Cour des Miracles, Hugo ou le epic win de la littérature du XIX, à base de lyrisme et de popopom — in your Guernesey, writing your head off)

Cory Doctorow
*Collected Essays (Cory ou le Geek de Combat, brillant essayiste cyberpunk)

Lawrence Lessig
*Free Culture (c’est une lecture passionnante, une vraie prise de conscience, sur l’importance du Domaine Public et sa mise à mal)

Ursula K. Le Guin
° The Word for World is Forest (la nouvelle sur laquelle  serait pompée Avatar si ça avait été un grand film)

Pierre Louÿs
* La Femme et le Pantin (période Pierre Loüys dans le métro, ça réveille)
* Les Aventures du Roi Pausole
* Trois filles de leur mère ( une des lectures les plus hard-core que j’ai jamais faite, Pierrot tout en restant très bonhomme pousse la chose dans ses retranchements)
* Aphrodite (très beau — souvenirs de Salammbô)
* Lêda ou la louange des bienheureuse ténèbres

R. Martin
° A Song of Fire and Ice (après avoir vu la série, il est possible que *ahrem* Méga Upload ait contribué à me faire dévorer le cycle de R. Martin, non-stop, presque sans boire et sans manger. J’offrirais avec joie le coffret de bouquins quand un de mes petits cousins attaquera l’adolescence et aura fait quelques progrès en anglais !)

Eliphas Levi
* Histoire de la Magie (extraordinaire voyage chez les alchimistes et occultistes, des morceaux de bravoures extraordinaire, quelques passages très pieux pour se blinder du côté de la censure, et une mine de personnages oubliés — Solve et Coagula : la devise des alchimistes, décomposer et reconstruire, ou la geste des deux états du monde)

Apollinaire
* Alcools (la poésie en ePub ça reste encore un grand défi, là c’est simple il n’y avait pas de retour à la ligne après chaque vers… seulement entre chaque poème… mais du coup, lecture époustouflante d’un magma poétique, mon oeil reconstituant les vers, aux majuscules, au rythme. Beauté fulgurante de ce recueil, qui alternent tant de tons et de temps.

Doit reconnaître que le déclencheur, le souhait de voir soudainement apparaître le recueil — souhait comblé par Stanza et le projet Gutenberg — venait d’un vers affiché dans mon wagon de métro

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends

Une initiative que j’avais déjà vu — avec une sélection de meilleur goût en général — dans le Tube londonien)

Neal Stephenson
Diamond Age
&° Snow Crash (sur une terrible envie, en plein Paris, de relire Stephenson, après avoir acheté, offert, perdu tant de tomes, je me dl furieusement ces deux volumes — quel écriture, et quelles visions, entre Snow Crash et sa pensée sumérienne de l’écriture comme code, comme virus, comme magie performative et Diamond Age avec son livre intelligent je nage dans ce que la science-fiction a de meilleur à offrir, de la richepensée)

Voilà — rétrospective qui je l’espère me servira à l’avenir. Écrire la liste des livres que l’on lit aide à s’en souvenir… à construire une carte des titres, cartes à jouer au jeu de la mémoire,
que lisions nous il y a trois mois, pour moi c’est parfois une énigme).

Les conclusions que j’ai à en tirer sont aussi à venir. Sur ce mode de lecture, aucun problème à le garder immersif, c’est même encore plus prenant qu’un livre papier, notamment pour le poids. A chaque minute, d’une main, debout dans le métro, à l’arrêt après avoir raté le bus, je dégaine et je plonge. L’hiver dernier, les mains y ont souffert, mais cet année les gants à bout conducteurs ont fait leur apparition… Petit luxe de geek littéraire.

dans l’im(M)média…

Qu’est-ce qui fait à mon sens la qualité poétique d’un texte ?

Pas un mot qui n’ait été soupesé, goûté et mordillé, lancé et relancé comme un dé qui tinterait… Pendant trois ans, j’ai suivi l’écriture et la réalisation par Kenza Boda de Journal d’un Caprice, un livre-applicatif pour tablette dont j’attends la très prochaine publication.  Et comme s’achève cette longue période de maturation, bercée par les compositions originales d’Alex Michaan & Ben Beaudequin, catalysée par les dons en programmation de Philippe Esling, je voudrais ce soir revenir sur mon propre éveil aux métamorphoses de la lecture et de l’écriture.

Dans Journal d’un Caprice, cette poétique de l’écriture a produit quantité de «données», oscillant entre page, page-écran, projection sur mur blanc, sur corps & sur décor, impression (expression, sur-pression & phases de dépression), photocopie, découpage, dessin,  sur-impression, calligraphie et numérisation, allers-retours incessants. Et données, elles l’ont été : don de nuit donc d’Idumée, transmission et conversion, avant le ressac des vagues de corrections, des fragments conservés par conviction, les repentirs et les arpentages de fichiers… Et moi, discret, je jetais des coups d’oeil sur ces écrans, par dessus l’épaule de l’auteur, et quelque fois ayant par les ondes mes entrées sur son disque dur, j’en faisais des copies cachées. Par amour de libraire babelonien, je dissimulais des malles d’archives dans son labyrinthe perso.

Dans le temps, les piles immenses des brouillon de Céline, ses brouettes transportant des manuscrits enliassés représentaient pour moi l’apogée de cette corporéité. Ici, du papier il y en a, of course, mais, en plus, littéralement des gigas de ces données. Des centaines de séquences vidéos, parfois courtes d’une demi-secondes, débris des montages et démontages successifs de l’audiovisuel, des dizaines de versions différentes de chaque morceau de musique. Des dossiers organisés, structurés, puis des copies de ces dossiers, des backups devenus plénipotentiaires, des dossiers fourre-tout. Des fonctions recherche dans l’ordinateur qui font récupérer d’infimes particules sans que l’on sache où exactement les situer sur les disque connectées.

Je sens bien, que témoin de Caprice, partenaire et joueur, je veux à mon tour utiliser cette matière, tourner, à mon échelle, hackeur. Car une oeuvre numérique pouvant être mise à jour, j’aimerai glisser dans les updates à venir des fonctionnalités cachées. Adolescent, je jouais à un jeu au nom évocateur : “Deus Ex”. Et, Deus Ex Machina, dans un des chapitres de ce jeu de rôle cybernétique, dans un quartier futuriste d’un Honk-Kong reconstitué, j’avais activé ce code, ce cheat-code pourtant ésotérique : le god ou ghost mode. La divinité virtuelle n’étant autre que le quotidien du codeur, activait le mode test du développeur : instantanément les interactions physiques étaient désactivées & je traversais les murs, les planchers, découvrait les recoins de chaque salle & ruelle, passait sous la ville pour voir en coupe tous les bâtiments, chaque tunnel caché, m’élevait au dessus de la cité pendant que la vie continuait, mouvement des eaux sur les canaux & rondes des gardes de nuit. C’était une vue d’ensemble, faisant une longue pause dans le déroulé du rpg, j’y passais des heures.

Existera-t-il, à dénicher sur internet un tel code pour Caprice ? Pour les livres applicatifs arrivant & à venir ? Nous sommes ici sur tablette, en territoire tactile : ce sera peut-être un geste intriqué à dessiner sur sa surface, comme les suite ésotériques de touches qu’opèrent les tricheurs sur consoles. Ce ne serait moins alors un hack qu’un projet, permettre d’explorer une visualisation de données, le labyrinthe chaotique sous le pavillon à l’architecture soignée. Un bordel de données.

Devant la machine à écrire qu’a remplacé l’ordinateur multifonctions, on regrette parfois les traces, les brouillons, catastrophe du fichier effacé, on constate la puissance effarante de la touche retour, la touche effacer. Cette flèche qui botte en touche, un revers de la main chasse la ligne, la faute, la pensée égarée. Les niveaux d’expertises, donnent différentes vision de ce débat, il suffirait d’enclencher le mode de suivi des données, plus connu pour ses applications en travail collaboratif, mais dans la solitude du writer je doute que cela soit devenu un réflexe universel.

Cependant, si parfois la place pouvait venir à manquer, les disques ont aujourd’hui tellement grandi, le cloud a tellement délocalisé & dupliqué nos données. À la donnant-donnant, vos donnée-donnée. L’espace ne manque plus vraiment, et comme dans tout espace assez grand, un certain chaos vient s’installer : doublons, mille et une versions, transferts, somme des e-mails, des copier-collers & des uploads sur différentes plateformes. Ce n’est pas que l’organisation y soit impossible : au contraire, voici que fleurissent de belles arborescences de dossier,  d’ordres et de natures différentes, mais ce que j’observe souvent c’est le développement parallèle de plusieurs de ces entités, enchâssés selon les périodes, ou un bouleversement dans la manière de travailler, autour duquel s’agglutinent les malles incommensurables de fichiers du bureau, régulièrement emporté, avec une habileté de prestidigitateur dans un dossier de basse renommée.

Pour un texte comme Caprice qui en trois ans a été six fois entièrement réécrit, et sans cesse retouché, cela fait, au fil des processus que j’ai décrit, une formidable existence virtuelle. Secrète car elle ne tournait qu’en interne, magnifique pour moi qui l’ait vu se concrétiser, et se sédimenter, à la manière de la nacre au revers d’un ormeau. Naissance d’une pieuvre, serait le vrai nom de toute oeuvre transmédia, naissance d’une perle, c’est ce qu’au fond tout auteur doit espérer. Paul Valery disait de bien belles (&ironiques) choses sur l’ambre gris, cette substance précieuse du siècle passé, issu de la lente distillation par les Moby-Dick des profondeurs de leurs immenses proies tentaculaires.
« It’s not a web, silly, it’s a sea », dit la comptine, et l’auteur d’une génération se nourrit pour partie de cette exploration des hauts et bas fonds numériques est à lui-même son propre curateur & vorateur de ce genre particulier.

J’imaginais un code secret pour Caprice, un geste tracé sur l’écrant débloquant des fonctionnalités cachées : ce geste, serai presque un glyphe extrait de la Clavicule de Salomon, dont Eliphas Lévis m’entretenait tantôt, format ePub, dans le métro parisien : voici comment je vois la chose… Une page que l’on pourrait ouvrir en deux ! quelle que soit la métaphore visuelle employée (plutôt qu’une déchirure homothétique, comme ces détestables pages faussement tournées, je vois plutôt une série de glitch propres aux images numériques parties en folie) : et derrière, version antérieure après version antérieure du texte, cédant le pas, d’un rythme lent de morphine au rythme effréné du stroboscope, selon la pression plus ou moins forte du doigts, jusqu’aux collages, jusqu’aux brouillons papiers, en passant par les mails discutant une ligne, un mot, une lettre, les tourbillons de missives mobiles environnant le projet depuis sa conception.

Peut être, tout au fond de ce tourbillon de fichiers, de haute-rez & de screenshots accumulés (car dès fois, à son insu, je passais aussi carrément sur sa table de travail et prenait ainsi quelques clichés d’écran, sans se soucier d’où ils pouvaient bien être stocké), tout au fonds du puits,  une vidéo. De ce papier, peut être de cette feuille encore si symbolique d’où germa l’idée. Et de se demander si sa corporéité est plus ou moins pérenne que les mille copies du projet d’archivage que je viens de décrire. Ce papier, peut être qu’une main s’en saisit et lentement la brûle. Ne la déchire pas, car c’est un geste d’insatisfaction. Une chose prend feu si simplement, et se consumerait en laissant ce peu de traces, son dernier aspect : sa captation  numérique. Le feu, à force d’usage, n’en est jamais pourtant devenu galvaudé. Quand on brûle, on ne rigole pas. Il y a du feu, là, en jeu. Peut être qu’un écran détourné au coin d’un texte truffé de zones piégées, dans un hypothélectronique-livret-du-futur, nous ferait un jour littéralement tomber dans les flammes. Je défie quiconque alors de ne pas frémir en tenant des deux mains, tout près de lui, ce feu, ces flammes-là.Un universitaire, féru de la génétique & genèse d’un texte jouira-t-il d’un dispositif tel que je le décrivais, ou regrettera-t-il sa solitude face aux brouillons ? Car même s’il pourra peut-être le paramétrer, il sera toujours au sein d’une interface, c’est à dire un labyrinthe qu’il n’a pas lui-même construit.

Caprice est animé par un amour si sincère du multimédia, qu’en fait il allait de soi pour tous ses participants : dépassement des dilemmes par l’action. Pieuvre-power. Il est des oeuvres révolutionnaires, Caprice désire je pense simplement être intimement reçu. Non pas qu’elle soit obsédé de l’intime, mais parce qu’elle veut faire le lien, être oeuvre de passage entre des lecteurs et cet objet tablette dont l’ascension concerne tout ceux qui aiment toucher et consulter le média, la culture, l’im(m)média.
On parle aussi, sur ces sites que j’aime tant visiter, de lecture sociale… le dernier iPad est doté d’un appareil photo, et je dois bien avouer que la première chose que j’ai imaginée à son sujet serait un dispositif qui photographierait, à une page précise, devant un passage particulièrement fort le visage du lecteur : toutes ces photos agrégées pourraient former un tableau, une mosaïque. On verrait des regards tendus vers l’objet et par-delà l’objet vers le sens : en plein jour, en pleine nuit, dans un parc, dans leur lit, on verrait des cadres vides, là où le lecteur serait tout simplement parti, peut être la pupille fendu d’un chat curieux tâtonnant sur la tablette abandonné.

Ce serait au sens propre, des photos volées. Je perçois, je pressens cette mosaïque, tout auteur de livre a pu l’imaginer, mais le livre papier n’a pas vocation à photographier. Sur la tablette, il faudra s’appuyer sur la rencontre des fonctionnalité et de la mobilité, sans aller jusqu’à cet installation digne d’un voyeur futuriste (mais pour les paranoïaques et K. Dickien notoires, les webcams des ordinateurs et les tablettes dotées de caméra avant représente déjà ce summum du « Set up your own spycam », des yeux, qui pourrait s’ouvrir sur toute intimité, & j’ai déjà vu à plusieurs reprises certains de ces opercules murés d’un coup de gaffeur). Pour ma bizarre idée, il faut cependant considérer qu’en quelques années (qui laissent songeur si l’on passe aux quelques générations) les frontières de la vie privée, du partageable ont déjà tant évolué !

Double-sens (à ne pas négliger) de tout échange numérique : un twit acéré, un post élogieux, un troll, une fée, des ricochets. C’est la nouvelle vie biologique des arguments et des sensations sur la toile : à partir d’un tag, lui aussi peut-être ésotérique, des contenus pourront ainsi s’agréger. Il faudrait une page-rivière, un mini-wall, caché à la fin de cet ilivre, où défilerait des contenus ainsi syndiqués par méta-données. Voici que l’auteur(e) pourrait y réinjecter des couleurs fraîches : une photo, une pensée, un paragraphe dédié aux lecteurs qui à cet instant sont sur son territoire, même s’ils la tiennent entre leurs mains.

Cet avenir de la lecture, je m’y laisse aller. Et pourtant, passer d’une bibliothèque à une autre, à l’architecture virtuelle, ne va pas de soi pour tout le monde. Moi-même je n’ai fait ce bond il y a qu’un an de cela, puis l’évidence s’est imposée. Lire, même sur un iPod Touch, pour citer une machine comme on cite un modèle de voiture, ni plus, ni moins. Un mois d’accoutumance, je pense, a suffit : une envie de lire le Comte de Monte-Cristo, dans la maison de vacance familiale, sans réveiller ma cousine qui dormait sur un lit non loin. Des pressions du doigt, si peu, Gutenberg Project au bout du fil, Stanza sert d’interprète. La veille j’avais vu le Château d’If briller dans le lointain, le désir avait voyagé, souterrain, et quand il avait éclôt, pour la première fois il n’était pas resté temporairement sur sa faim. Aurait-il fallu attendre l’aube, et l’occasion de passer chez mes bouquinistes chéris du Cours Julien, le désir ce serait peut-être éclipsé… Et voici que la nuit défile, sans que l’affichage blanc sur noir, que je choisis pour ne plus jamais le quitter en lecture numérique sur petit écran, me fatigue.

Edmond Dantès prend vie, lecture immersive, je n’ai même pas eu le temps d’en douter. Mon père six mois plus tard me tapera sur l’épaule pendant la  lecture de Moby Dick (d’où la référence précédente, on ne peut rien vous cacher) : cela fait deux heures que tu ne bouges plus ! J’y suis, j’y étais. J’en suis, ça le fait : cobaye, juge et cordier.

Dans le bus, dans le métro, la main au dessus de la mêlée, le corps contraint, restreint, s’échapper dans les Chants de Bilitis 20 000 lieues sous les mers pendant que nous passons sous la Seine. «Si c’est un livre…»… j’aurais dû par enchantement le convoquer. C’est pourtant exactement ce que je fais. Soudain, reprendre la Recherche du Temps Perdu, en attendant le bus à Belleville, la dernière édition achetée sur les quais devait être trop serrée, je perdais systématiquement le fil de la phrase et arrivé au milieu de page, je coinçais. Je coinçais depuis trois ans. Là, le « A » à la juste taille, lettres blanches sur fond noir, ce sont des cuillerées d’une intensité fameuse que j’avale, Sodome et Gommorhe qui viennent d’envahir le support. Cet in-octavo me convient tout à fait, le pavé disparaît, les phrases prennent sur l’écran une singularité de calice. C’est un exemple peut-être déplacé, mais M.P. lui-même était diablement féru de nouvelles technologies de transmission du sens, et c’est un livre tellement étrange que les règles de lectures qui l’entourent sont véritablement à géométrie variable. Un « Prenez le comme il vous plaît, autant qu’il vous plaira, jusqu’à la prochaine fois. »

Minimum syndical de la lecture électronique : je ne feuilletais pas, mais je pouvais annoter une page, dans toute position, extraire facilement mon journal d’annotations. Et surtout conserver des phrases, des pages entières, que j’extrairai à la fin pour garder ce substrat, ce journal de lecture qu’il est si fastidieux de tenir physiquement, ce sont des paragraphes sélectionnés, copiés à l’envolée, pour des espaces dédiés, pour nourrir plus tard un esprit sur le retour. Le journal de nos lectures. Cette banque des choses si précieuses. Fil essentiel et pourtant trop rarement tenu, pour ne pas se heurter au souvenir vague de celui qui veut se rappeler du livre qu’il lisait il y a six mois. Il y a deux ans. Dans mille ans.
Injecter ces citations dans les flux que nous parcourons. Dans ces réseaux que nous socialisons, donner du goût, colorer de culture, rompre un pain ambigu en fractales insidieuses, c’est  encore ce que nous fairons de mieux, parce qu’en partageant, nous sommes un moment conducteur et le courant électriqu’ésthétique qui nous traverse, ce tilt qui s’étincelle, n’a pas de prix.

Toutes ces choses jetées en l’air, tous ces dés venus du fond d’un gobelet longtemps secoué… Je sais que ce passage à l’acte/à l’échelle/à la trappe/à la tablette suscite aussi nombre d’inquiétudes (parmi lesquelles, qu’on ne lise plus du tout de livres), moi j’ai trop envie de m’en exciter les sens.

En tout cas, To be continued sur cette page inopinée dont voici le premier post conséquent :  par des coups de gueule, des revues de liens et des extraits de bouquins qui je l’espère, vous intéresseront.

Sincerly,
Noam Norkhat.

PS : voici le trailer de Journal d’un Caprice