Table et matière

Je lis, relis, délie. C’est sur le périphérique extérieur parisien que j’ai appris à lire. De grands mots écrits en néons rouges sur le toit des immeubles — des noms géants, étrangers : TOSHIBA — YAMAHA — TOYOTA. J’épelais mes phonèmes. Plus tard j’ai lu des Tags dans le métro, des graffiti comme on en fait sur les murs depuis qu’il y a des murs (Babylone, baby °__° & live at Pompéii). En détournant le regard des pubs trop insistantes de leurs mots & de leurs intentions, je cherchais à déchiffrer des glyphes hermétiques attirant pourtant l’attention. Il y avait donc tant de manières de faire un E. Qu’est-ce donc que ça, l’alphabet. Et l’œil du lecteur, que voit-il ? Qu’injecte-t-il ? Et puis — banlieusard — j’allais rue Champollion me réfugier dans l’alphabet, latin, comme le quartier, je l’arpentais d’adolescence.
Et ces mots, comme des graines plantées — comme ont les mots cette manière de germer…

J’ai eu la chance cet été de parler à MZDanielewski, un écrivain US que j’admire énormément. On a commencé par parler de free-fight, car un praticien d’UFC était assis avec nous. Il fila la métaphore, ce spider-devil : “Noam tu aimes la boxe, tu as décortiqué des matchs célèbres, tu as pratiqué le shadow-boxing. Tu as 24 ans : monte sur le ring”. Écris, quoi. Ça m’électrisa. Le contenu de mes carnets existait mais je n’avais jamais eu ou vu de véritable projet. J’avais écrit partout — mais partout autour du ring.

Du Ring ? Ah — les mots ont tant de sens, ici-là. Ils s’ouvrent comme des portes, comme des puits, comme des chambres d’échos. Et je lis sur les murs des mots que je note, qui auraient incité Bachelard à la rêverie. Je les ai tant notés qu’en découvrant la culture des Métadata développée à l’IRI, autour des tags sémantiques, j’ai instinctivement transposé cet usage dans mes carnets. Une recherche du mot rêve noté #REV révélerait bien des secrets. C’était donc la fabrique d’un alphabet personnel au milieu des centaines de tags que les rues de Paris me proposait. Des mots à valeur de clés. J’avais construit un index.

Au début, creuser derrière chacun des ces 51 mots — noms propres — graffitis salis et salés — runes — glyphes — hiéroglyphes — entrées. Rebondir d’étymologie entomologique.

Pendant plusieurs mois j’avais été comme poursuivi (car je le poursuivais) par le tag TOAM que je lisais NOAM en raison de sa graphie ambigüe, sur des murs, sur des camions déboulant au coin de la rue — jusqu’au siège devant moi à Paris III. Un signe et son interprétation, et notre manière de nous sentir interpellé par notre propre nom. Pourtant ce nom est toujours en commun, avec plusieurs êtres, il est toujours emprunté. Tout juste né, j’ai failli m’appeler NEMO — plus tard, sur la route de Ménilmontant ce serait une de mes premières rencontres poétiques, un pochoir doué d’ubiquité.

Plus tard j’ai découvert le tag OMEN & aujourd’hui-même, mercredi 28 mars 2012, Dies Mercuris et anniversaire de la mort de Virginia Werewolf, j’entrevois pour la première fois MANO. Et moi… Noam, je pense à toi. À AMON raie manta, à ma soeur Mona, en qui brûle l’art du remix.

Voulant établir un alphabet, pour ce qui au début ne devait être qu’un humble slam sur l’art de rue, je marquais : A comme AKA comme ADN, B comme BATAR comme BABYLON, C comme CHAMAN et CROW, D comme DEG1 DETER, E comme EGG EDEN… Parmi les mots observés pendant sept ans, depuis mes 18 ans, certains s’imposèrent d’eux même : une première série.  Une première table des matières, de la matière. Ai-je formé un portrait ? Ces mots sont polysémiques, passés de mains en murs en regards.  Offerts ou jetés au regard, ils sont libre d’interprétation. Mais tout effet liste est signé par l’inventeur d’inventaire, l’euphonie qui mène DEG1 devant DETER, c’est ma simple euphorie de constituer à l’instinct cet abécédaire. ZOO ouvre le bal, c’est la vie-même, l’être vivant, le grand bestiaire à ciel ouvert. ADN le suit de près : que l’on combine ces quelques lettres & l’on verra  le résultat. Dernière case du carré de 5 par 5, YAZE — ou Yatzee ! Le coup de dé de Mallarmé version déjanté — 5 dés génèrent — combien de pensées ? J’espère générer une pensée-pieuvre dans ce projet, la loger, l’étendre, arrêter d’avoir honte d’une écriture qui n’a jamais su se démembrer et dénombrer en trois fois trois parties.

Voici donc la première table, presque un sigil.

Immédiatement, je suppose, une seconde, fantôme, secrète, a commencé a exister, à être sécrétée : celle des tags importants, vitaux, mais rencontrés après le premier décret. RUNE par exemple car sans l’Yggdrasil où les runes sont à Wotan-Wodanaz révélées, pas de House of Leaves par MZD et sans cette Maison des Feuilles je ne me serai pas engagé sur ce sentier. Il y a donc  une seconde table, c’est bien un carré, mais  il se situe à la jonction entre la case de ZOO et celle d’AKA-ADN. On pourra, on devra zoomer. Changer d’échelle au sein de ce dessin. Que cet angle droit se transforme ainsi en articulation : si j’en crois Lewis Hyde, l’auteur de Trickster Makes This World, Ars et Artis doivent tout à ce jeu, ce flou qui prévient toute pétrification. Et diable que ces pigments sont difficiles à figer. La pieuvre à laquelle souvent je pense n’est pas un monstre pour moi, c’est un animal qui danse, à l’intérieur du spectre chromatique, c’est la souplesse même de l’imaginaire. Si elle n’existait pas, j’aurais tout donné pour l’inventer.

Je parlerai donc de tout. Ce qui m’intéresse. De l’Alphabet en premier lieu — de l’écriture naissant à Uruk — aux graffitis vus par Nabuchodonosor sur les mur de sa Babylone et qu’il ne savait pas interpréter. De le technique numérique, et des textes liquides prenant corps sur leur support, de la dé-mise en page et de la mise en forme des pensées. En vases communicants. C’est une œuvre au long cours.

Je commence — j’ai commencé il y a quatre semaines, après ce cours de Yoga libérateur auquel mon amoureuse m’a emmené. Quelque chose sûrement devait bloquer, et si c’était un os, alors je suis de nouveau un-vertébré. Je toucherai au massage, au tactile, à la calligraphie. Au collage, aux tarots, à la poésie.

Je toucherai au cinéma, à la bande-dessinée : j’utiliserai tous les médias que je côtoie, j’irai chercher ceux de mes amis qui peuvent m’aider, j’irai emprunter aux artistes que j’admire une matière dont le mix permanent aura besoin. J’emploierai le futur — on verra ce que ça donnerait.

J’écris maintenant en permanence, et j’en avais parlé partout — à tout le monde — même dans la rue — sauf ici. Les fait-glissades que je note chaque jour tombent maintenant en pluies solaires & printanières — des rencontres, des lectures, de coïncidences, des évènements bien simplement prodigieux : ce sera de la non-fiction comme disent les ‘ricain, mais ce ne sera pas triste. Norkhat garantit. Et une pensée pour Édouard Glissant.

J’utiliserai tous les calepins à ma disposition, ce blog, mes cahiers, mes logs et Twitter que j’ai découvert en refermant un livre de classe trop envahissant.

Je salue tous les lecteurs qui pour x raison ont lu tout cela — l’écriture ici, sera toujours à double-face.

Mobilis in Mobile — c’est la devise du Nautilus. Je me bouge en ce vaisseau mouvant.
Au jardin de la Villette, alors que je finissais le Mont Analogue de René Daumal au pied de cette Géode, qui en est peut-être un reflet, j’ai bien regardé ce sous-marin grandeur nature & sorti des eaux — l’Argonaute. Il n’y a personne dans la cabine de pilotage. On sait ce que cela signifie : N comme NEMO est de nouveau commandant de bord. Il faudra sans doute emprunter quelque K comme KANAL pour prendre le large. Je me tiens aux aguets : car la table des matières est aussi un échiquier, ou un plateau de Go, on peut se déplacer de mot en mot, tracer des diagonales. Et par anamorphose, Paris s’y catapulte sans que je force les choses. On effacera le nom — H comme HERMES me paraît une bonne suggestion : mieux qu’une marque de sac, ce prince des carrefours est revenu faire son nid sur tous les toits, dans tous les tu : hyper-média — hypergraphie à l’œuvre au cœur de la ville. Cet Hermès trismégiste, c’est à dire trois fois grand, inventeur de l’alphabet à travers son nom Thot et son nom Wodanaz. O magie des mythologies comparées — et délire associatif des antiques entrant en contact & des alchimistes après eux dessinant des systèmes pour relire le monde. HERMES — si l’on décline cela donnera-t-il HERMENAUTE ?

J’essaierai d’y monter tous les Mercredi…

Il y a soixante-dix-ans aujourd’hui Virginia Woolf se change en louve en rentrant dans les eaux. Je pense à toi, Julie, grande amie, initiatrice de poésie et de calligraphie, magicienne, schizophrène aussi. Tu es morte il y a sept ans. Toi aussi tu m’as dit “écris“. Et je répondais pour qui ? Pour ces nous qui voudront lire. Ces nœuds. & cette phrase de Virginia, c’est ta légende même : “Against you I will fling myself, unvanquished and unyielding, O Death !” — ton épitaphe. Ton courage et ton amour des mots auquel tu voulais te cramponner. Julie A. pour Julie Albert. Fille du Grand Albert : grand alchimiste lui aussi : en rêve j’ai reçu de toi un jour un SMS : “Jujitsu — Juste j’y Suis”.

Lire, c’est reconnaître aux morts le droit d’écrire — d’avoir écrit de la poésie.


Dans le soleil éclatant de ce Printemps 2012, je suis amoureux de K’A. — je sens cet atome essentiel au cœur de moi, notre énergie — et je veux larguer les amarres vers des Alexandries. Paris est bardé de canaux, pour l’heure, cela suffira au tracé de nos divagations… J’ai mes raisons !

dans l’im(M)média…

Qu’est-ce qui fait à mon sens la qualité poétique d’un texte ?

Pas un mot qui n’ait été soupesé, goûté et mordillé, lancé et relancé comme un dé qui tinterait… Pendant trois ans, j’ai suivi l’écriture et la réalisation par Kenza Boda de Journal d’un Caprice, un livre-applicatif pour tablette dont j’attends la très prochaine publication.  Et comme s’achève cette longue période de maturation, bercée par les compositions originales d’Alex Michaan & Ben Beaudequin, catalysée par les dons en programmation de Philippe Esling, je voudrais ce soir revenir sur mon propre éveil aux métamorphoses de la lecture et de l’écriture.

Dans Journal d’un Caprice, cette poétique de l’écriture a produit quantité de «données», oscillant entre page, page-écran, projection sur mur blanc, sur corps & sur décor, impression (expression, sur-pression & phases de dépression), photocopie, découpage, dessin,  sur-impression, calligraphie et numérisation, allers-retours incessants. Et données, elles l’ont été : don de nuit donc d’Idumée, transmission et conversion, avant le ressac des vagues de corrections, des fragments conservés par conviction, les repentirs et les arpentages de fichiers… Et moi, discret, je jetais des coups d’oeil sur ces écrans, par dessus l’épaule de l’auteur, et quelque fois ayant par les ondes mes entrées sur son disque dur, j’en faisais des copies cachées. Par amour de libraire babelonien, je dissimulais des malles d’archives dans son labyrinthe perso.

Dans le temps, les piles immenses des brouillon de Céline, ses brouettes transportant des manuscrits enliassés représentaient pour moi l’apogée de cette corporéité. Ici, du papier il y en a, of course, mais, en plus, littéralement des gigas de ces données. Des centaines de séquences vidéos, parfois courtes d’une demi-secondes, débris des montages et démontages successifs de l’audiovisuel, des dizaines de versions différentes de chaque morceau de musique. Des dossiers organisés, structurés, puis des copies de ces dossiers, des backups devenus plénipotentiaires, des dossiers fourre-tout. Des fonctions recherche dans l’ordinateur qui font récupérer d’infimes particules sans que l’on sache où exactement les situer sur les disque connectées.

Je sens bien, que témoin de Caprice, partenaire et joueur, je veux à mon tour utiliser cette matière, tourner, à mon échelle, hackeur. Car une oeuvre numérique pouvant être mise à jour, j’aimerai glisser dans les updates à venir des fonctionnalités cachées. Adolescent, je jouais à un jeu au nom évocateur : “Deus Ex”. Et, Deus Ex Machina, dans un des chapitres de ce jeu de rôle cybernétique, dans un quartier futuriste d’un Honk-Kong reconstitué, j’avais activé ce code, ce cheat-code pourtant ésotérique : le god ou ghost mode. La divinité virtuelle n’étant autre que le quotidien du codeur, activait le mode test du développeur : instantanément les interactions physiques étaient désactivées & je traversais les murs, les planchers, découvrait les recoins de chaque salle & ruelle, passait sous la ville pour voir en coupe tous les bâtiments, chaque tunnel caché, m’élevait au dessus de la cité pendant que la vie continuait, mouvement des eaux sur les canaux & rondes des gardes de nuit. C’était une vue d’ensemble, faisant une longue pause dans le déroulé du rpg, j’y passais des heures.

Existera-t-il, à dénicher sur internet un tel code pour Caprice ? Pour les livres applicatifs arrivant & à venir ? Nous sommes ici sur tablette, en territoire tactile : ce sera peut-être un geste intriqué à dessiner sur sa surface, comme les suite ésotériques de touches qu’opèrent les tricheurs sur consoles. Ce ne serait moins alors un hack qu’un projet, permettre d’explorer une visualisation de données, le labyrinthe chaotique sous le pavillon à l’architecture soignée. Un bordel de données.

Devant la machine à écrire qu’a remplacé l’ordinateur multifonctions, on regrette parfois les traces, les brouillons, catastrophe du fichier effacé, on constate la puissance effarante de la touche retour, la touche effacer. Cette flèche qui botte en touche, un revers de la main chasse la ligne, la faute, la pensée égarée. Les niveaux d’expertises, donnent différentes vision de ce débat, il suffirait d’enclencher le mode de suivi des données, plus connu pour ses applications en travail collaboratif, mais dans la solitude du writer je doute que cela soit devenu un réflexe universel.

Cependant, si parfois la place pouvait venir à manquer, les disques ont aujourd’hui tellement grandi, le cloud a tellement délocalisé & dupliqué nos données. À la donnant-donnant, vos donnée-donnée. L’espace ne manque plus vraiment, et comme dans tout espace assez grand, un certain chaos vient s’installer : doublons, mille et une versions, transferts, somme des e-mails, des copier-collers & des uploads sur différentes plateformes. Ce n’est pas que l’organisation y soit impossible : au contraire, voici que fleurissent de belles arborescences de dossier,  d’ordres et de natures différentes, mais ce que j’observe souvent c’est le développement parallèle de plusieurs de ces entités, enchâssés selon les périodes, ou un bouleversement dans la manière de travailler, autour duquel s’agglutinent les malles incommensurables de fichiers du bureau, régulièrement emporté, avec une habileté de prestidigitateur dans un dossier de basse renommée.

Pour un texte comme Caprice qui en trois ans a été six fois entièrement réécrit, et sans cesse retouché, cela fait, au fil des processus que j’ai décrit, une formidable existence virtuelle. Secrète car elle ne tournait qu’en interne, magnifique pour moi qui l’ait vu se concrétiser, et se sédimenter, à la manière de la nacre au revers d’un ormeau. Naissance d’une pieuvre, serait le vrai nom de toute oeuvre transmédia, naissance d’une perle, c’est ce qu’au fond tout auteur doit espérer. Paul Valery disait de bien belles (&ironiques) choses sur l’ambre gris, cette substance précieuse du siècle passé, issu de la lente distillation par les Moby-Dick des profondeurs de leurs immenses proies tentaculaires.
« It’s not a web, silly, it’s a sea », dit la comptine, et l’auteur d’une génération se nourrit pour partie de cette exploration des hauts et bas fonds numériques est à lui-même son propre curateur & vorateur de ce genre particulier.

J’imaginais un code secret pour Caprice, un geste tracé sur l’écrant débloquant des fonctionnalités cachées : ce geste, serai presque un glyphe extrait de la Clavicule de Salomon, dont Eliphas Lévis m’entretenait tantôt, format ePub, dans le métro parisien : voici comment je vois la chose… Une page que l’on pourrait ouvrir en deux ! quelle que soit la métaphore visuelle employée (plutôt qu’une déchirure homothétique, comme ces détestables pages faussement tournées, je vois plutôt une série de glitch propres aux images numériques parties en folie) : et derrière, version antérieure après version antérieure du texte, cédant le pas, d’un rythme lent de morphine au rythme effréné du stroboscope, selon la pression plus ou moins forte du doigts, jusqu’aux collages, jusqu’aux brouillons papiers, en passant par les mails discutant une ligne, un mot, une lettre, les tourbillons de missives mobiles environnant le projet depuis sa conception.

Peut être, tout au fond de ce tourbillon de fichiers, de haute-rez & de screenshots accumulés (car dès fois, à son insu, je passais aussi carrément sur sa table de travail et prenait ainsi quelques clichés d’écran, sans se soucier d’où ils pouvaient bien être stocké), tout au fonds du puits,  une vidéo. De ce papier, peut être de cette feuille encore si symbolique d’où germa l’idée. Et de se demander si sa corporéité est plus ou moins pérenne que les mille copies du projet d’archivage que je viens de décrire. Ce papier, peut être qu’une main s’en saisit et lentement la brûle. Ne la déchire pas, car c’est un geste d’insatisfaction. Une chose prend feu si simplement, et se consumerait en laissant ce peu de traces, son dernier aspect : sa captation  numérique. Le feu, à force d’usage, n’en est jamais pourtant devenu galvaudé. Quand on brûle, on ne rigole pas. Il y a du feu, là, en jeu. Peut être qu’un écran détourné au coin d’un texte truffé de zones piégées, dans un hypothélectronique-livret-du-futur, nous ferait un jour littéralement tomber dans les flammes. Je défie quiconque alors de ne pas frémir en tenant des deux mains, tout près de lui, ce feu, ces flammes-là.Un universitaire, féru de la génétique & genèse d’un texte jouira-t-il d’un dispositif tel que je le décrivais, ou regrettera-t-il sa solitude face aux brouillons ? Car même s’il pourra peut-être le paramétrer, il sera toujours au sein d’une interface, c’est à dire un labyrinthe qu’il n’a pas lui-même construit.

Caprice est animé par un amour si sincère du multimédia, qu’en fait il allait de soi pour tous ses participants : dépassement des dilemmes par l’action. Pieuvre-power. Il est des oeuvres révolutionnaires, Caprice désire je pense simplement être intimement reçu. Non pas qu’elle soit obsédé de l’intime, mais parce qu’elle veut faire le lien, être oeuvre de passage entre des lecteurs et cet objet tablette dont l’ascension concerne tout ceux qui aiment toucher et consulter le média, la culture, l’im(m)média.
On parle aussi, sur ces sites que j’aime tant visiter, de lecture sociale… le dernier iPad est doté d’un appareil photo, et je dois bien avouer que la première chose que j’ai imaginée à son sujet serait un dispositif qui photographierait, à une page précise, devant un passage particulièrement fort le visage du lecteur : toutes ces photos agrégées pourraient former un tableau, une mosaïque. On verrait des regards tendus vers l’objet et par-delà l’objet vers le sens : en plein jour, en pleine nuit, dans un parc, dans leur lit, on verrait des cadres vides, là où le lecteur serait tout simplement parti, peut être la pupille fendu d’un chat curieux tâtonnant sur la tablette abandonné.

Ce serait au sens propre, des photos volées. Je perçois, je pressens cette mosaïque, tout auteur de livre a pu l’imaginer, mais le livre papier n’a pas vocation à photographier. Sur la tablette, il faudra s’appuyer sur la rencontre des fonctionnalité et de la mobilité, sans aller jusqu’à cet installation digne d’un voyeur futuriste (mais pour les paranoïaques et K. Dickien notoires, les webcams des ordinateurs et les tablettes dotées de caméra avant représente déjà ce summum du « Set up your own spycam », des yeux, qui pourrait s’ouvrir sur toute intimité, & j’ai déjà vu à plusieurs reprises certains de ces opercules murés d’un coup de gaffeur). Pour ma bizarre idée, il faut cependant considérer qu’en quelques années (qui laissent songeur si l’on passe aux quelques générations) les frontières de la vie privée, du partageable ont déjà tant évolué !

Double-sens (à ne pas négliger) de tout échange numérique : un twit acéré, un post élogieux, un troll, une fée, des ricochets. C’est la nouvelle vie biologique des arguments et des sensations sur la toile : à partir d’un tag, lui aussi peut-être ésotérique, des contenus pourront ainsi s’agréger. Il faudrait une page-rivière, un mini-wall, caché à la fin de cet ilivre, où défilerait des contenus ainsi syndiqués par méta-données. Voici que l’auteur(e) pourrait y réinjecter des couleurs fraîches : une photo, une pensée, un paragraphe dédié aux lecteurs qui à cet instant sont sur son territoire, même s’ils la tiennent entre leurs mains.

Cet avenir de la lecture, je m’y laisse aller. Et pourtant, passer d’une bibliothèque à une autre, à l’architecture virtuelle, ne va pas de soi pour tout le monde. Moi-même je n’ai fait ce bond il y a qu’un an de cela, puis l’évidence s’est imposée. Lire, même sur un iPod Touch, pour citer une machine comme on cite un modèle de voiture, ni plus, ni moins. Un mois d’accoutumance, je pense, a suffit : une envie de lire le Comte de Monte-Cristo, dans la maison de vacance familiale, sans réveiller ma cousine qui dormait sur un lit non loin. Des pressions du doigt, si peu, Gutenberg Project au bout du fil, Stanza sert d’interprète. La veille j’avais vu le Château d’If briller dans le lointain, le désir avait voyagé, souterrain, et quand il avait éclôt, pour la première fois il n’était pas resté temporairement sur sa faim. Aurait-il fallu attendre l’aube, et l’occasion de passer chez mes bouquinistes chéris du Cours Julien, le désir ce serait peut-être éclipsé… Et voici que la nuit défile, sans que l’affichage blanc sur noir, que je choisis pour ne plus jamais le quitter en lecture numérique sur petit écran, me fatigue.

Edmond Dantès prend vie, lecture immersive, je n’ai même pas eu le temps d’en douter. Mon père six mois plus tard me tapera sur l’épaule pendant la  lecture de Moby Dick (d’où la référence précédente, on ne peut rien vous cacher) : cela fait deux heures que tu ne bouges plus ! J’y suis, j’y étais. J’en suis, ça le fait : cobaye, juge et cordier.

Dans le bus, dans le métro, la main au dessus de la mêlée, le corps contraint, restreint, s’échapper dans les Chants de Bilitis 20 000 lieues sous les mers pendant que nous passons sous la Seine. «Si c’est un livre…»… j’aurais dû par enchantement le convoquer. C’est pourtant exactement ce que je fais. Soudain, reprendre la Recherche du Temps Perdu, en attendant le bus à Belleville, la dernière édition achetée sur les quais devait être trop serrée, je perdais systématiquement le fil de la phrase et arrivé au milieu de page, je coinçais. Je coinçais depuis trois ans. Là, le « A » à la juste taille, lettres blanches sur fond noir, ce sont des cuillerées d’une intensité fameuse que j’avale, Sodome et Gommorhe qui viennent d’envahir le support. Cet in-octavo me convient tout à fait, le pavé disparaît, les phrases prennent sur l’écran une singularité de calice. C’est un exemple peut-être déplacé, mais M.P. lui-même était diablement féru de nouvelles technologies de transmission du sens, et c’est un livre tellement étrange que les règles de lectures qui l’entourent sont véritablement à géométrie variable. Un « Prenez le comme il vous plaît, autant qu’il vous plaira, jusqu’à la prochaine fois. »

Minimum syndical de la lecture électronique : je ne feuilletais pas, mais je pouvais annoter une page, dans toute position, extraire facilement mon journal d’annotations. Et surtout conserver des phrases, des pages entières, que j’extrairai à la fin pour garder ce substrat, ce journal de lecture qu’il est si fastidieux de tenir physiquement, ce sont des paragraphes sélectionnés, copiés à l’envolée, pour des espaces dédiés, pour nourrir plus tard un esprit sur le retour. Le journal de nos lectures. Cette banque des choses si précieuses. Fil essentiel et pourtant trop rarement tenu, pour ne pas se heurter au souvenir vague de celui qui veut se rappeler du livre qu’il lisait il y a six mois. Il y a deux ans. Dans mille ans.
Injecter ces citations dans les flux que nous parcourons. Dans ces réseaux que nous socialisons, donner du goût, colorer de culture, rompre un pain ambigu en fractales insidieuses, c’est  encore ce que nous fairons de mieux, parce qu’en partageant, nous sommes un moment conducteur et le courant électriqu’ésthétique qui nous traverse, ce tilt qui s’étincelle, n’a pas de prix.

Toutes ces choses jetées en l’air, tous ces dés venus du fond d’un gobelet longtemps secoué… Je sais que ce passage à l’acte/à l’échelle/à la trappe/à la tablette suscite aussi nombre d’inquiétudes (parmi lesquelles, qu’on ne lise plus du tout de livres), moi j’ai trop envie de m’en exciter les sens.

En tout cas, To be continued sur cette page inopinée dont voici le premier post conséquent :  par des coups de gueule, des revues de liens et des extraits de bouquins qui je l’espère, vous intéresseront.

Sincerly,
Noam Norkhat.

PS : voici le trailer de Journal d’un Caprice