Table et matière

Je lis, relis, délie. C’est sur le périphérique extérieur parisien que j’ai appris à lire. De grands mots écrits en néons rouges sur le toit des immeubles — des noms géants, étrangers : TOSHIBA — YAMAHA — TOYOTA. J’épelais mes phonèmes. Plus tard j’ai lu des Tags dans le métro, des graffiti comme on en fait sur les murs depuis qu’il y a des murs (Babylone, baby °__° & live at Pompéii). En détournant le regard des pubs trop insistantes de leurs mots & de leurs intentions, je cherchais à déchiffrer des glyphes hermétiques attirant pourtant l’attention. Il y avait donc tant de manières de faire un E. Qu’est-ce donc que ça, l’alphabet. Et l’œil du lecteur, que voit-il ? Qu’injecte-t-il ? Et puis — banlieusard — j’allais rue Champollion me réfugier dans l’alphabet, latin, comme le quartier, je l’arpentais d’adolescence.
Et ces mots, comme des graines plantées — comme ont les mots cette manière de germer…

J’ai eu la chance cet été de parler à MZDanielewski, un écrivain US que j’admire énormément. On a commencé par parler de free-fight, car un praticien d’UFC était assis avec nous. Il fila la métaphore, ce spider-devil : “Noam tu aimes la boxe, tu as décortiqué des matchs célèbres, tu as pratiqué le shadow-boxing. Tu as 24 ans : monte sur le ring”. Écris, quoi. Ça m’électrisa. Le contenu de mes carnets existait mais je n’avais jamais eu ou vu de véritable projet. J’avais écrit partout — mais partout autour du ring.

Du Ring ? Ah — les mots ont tant de sens, ici-là. Ils s’ouvrent comme des portes, comme des puits, comme des chambres d’échos. Et je lis sur les murs des mots que je note, qui auraient incité Bachelard à la rêverie. Je les ai tant notés qu’en découvrant la culture des Métadata développée à l’IRI, autour des tags sémantiques, j’ai instinctivement transposé cet usage dans mes carnets. Une recherche du mot rêve noté #REV révélerait bien des secrets. C’était donc la fabrique d’un alphabet personnel au milieu des centaines de tags que les rues de Paris me proposait. Des mots à valeur de clés. J’avais construit un index.

Au début, creuser derrière chacun des ces 51 mots — noms propres — graffitis salis et salés — runes — glyphes — hiéroglyphes — entrées. Rebondir d’étymologie entomologique.

Pendant plusieurs mois j’avais été comme poursuivi (car je le poursuivais) par le tag TOAM que je lisais NOAM en raison de sa graphie ambigüe, sur des murs, sur des camions déboulant au coin de la rue — jusqu’au siège devant moi à Paris III. Un signe et son interprétation, et notre manière de nous sentir interpellé par notre propre nom. Pourtant ce nom est toujours en commun, avec plusieurs êtres, il est toujours emprunté. Tout juste né, j’ai failli m’appeler NEMO — plus tard, sur la route de Ménilmontant ce serait une de mes premières rencontres poétiques, un pochoir doué d’ubiquité.

Plus tard j’ai découvert le tag OMEN & aujourd’hui-même, mercredi 28 mars 2012, Dies Mercuris et anniversaire de la mort de Virginia Werewolf, j’entrevois pour la première fois MANO. Et moi… Noam, je pense à toi. À AMON raie manta, à ma soeur Mona, en qui brûle l’art du remix.

Voulant établir un alphabet, pour ce qui au début ne devait être qu’un humble slam sur l’art de rue, je marquais : A comme AKA comme ADN, B comme BATAR comme BABYLON, C comme CHAMAN et CROW, D comme DEG1 DETER, E comme EGG EDEN… Parmi les mots observés pendant sept ans, depuis mes 18 ans, certains s’imposèrent d’eux même : une première série.  Une première table des matières, de la matière. Ai-je formé un portrait ? Ces mots sont polysémiques, passés de mains en murs en regards.  Offerts ou jetés au regard, ils sont libre d’interprétation. Mais tout effet liste est signé par l’inventeur d’inventaire, l’euphonie qui mène DEG1 devant DETER, c’est ma simple euphorie de constituer à l’instinct cet abécédaire. ZOO ouvre le bal, c’est la vie-même, l’être vivant, le grand bestiaire à ciel ouvert. ADN le suit de près : que l’on combine ces quelques lettres & l’on verra  le résultat. Dernière case du carré de 5 par 5, YAZE — ou Yatzee ! Le coup de dé de Mallarmé version déjanté — 5 dés génèrent — combien de pensées ? J’espère générer une pensée-pieuvre dans ce projet, la loger, l’étendre, arrêter d’avoir honte d’une écriture qui n’a jamais su se démembrer et dénombrer en trois fois trois parties.

Voici donc la première table, presque un sigil.

Immédiatement, je suppose, une seconde, fantôme, secrète, a commencé a exister, à être sécrétée : celle des tags importants, vitaux, mais rencontrés après le premier décret. RUNE par exemple car sans l’Yggdrasil où les runes sont à Wotan-Wodanaz révélées, pas de House of Leaves par MZD et sans cette Maison des Feuilles je ne me serai pas engagé sur ce sentier. Il y a donc  une seconde table, c’est bien un carré, mais  il se situe à la jonction entre la case de ZOO et celle d’AKA-ADN. On pourra, on devra zoomer. Changer d’échelle au sein de ce dessin. Que cet angle droit se transforme ainsi en articulation : si j’en crois Lewis Hyde, l’auteur de Trickster Makes This World, Ars et Artis doivent tout à ce jeu, ce flou qui prévient toute pétrification. Et diable que ces pigments sont difficiles à figer. La pieuvre à laquelle souvent je pense n’est pas un monstre pour moi, c’est un animal qui danse, à l’intérieur du spectre chromatique, c’est la souplesse même de l’imaginaire. Si elle n’existait pas, j’aurais tout donné pour l’inventer.

Je parlerai donc de tout. Ce qui m’intéresse. De l’Alphabet en premier lieu — de l’écriture naissant à Uruk — aux graffitis vus par Nabuchodonosor sur les mur de sa Babylone et qu’il ne savait pas interpréter. De le technique numérique, et des textes liquides prenant corps sur leur support, de la dé-mise en page et de la mise en forme des pensées. En vases communicants. C’est une œuvre au long cours.

Je commence — j’ai commencé il y a quatre semaines, après ce cours de Yoga libérateur auquel mon amoureuse m’a emmené. Quelque chose sûrement devait bloquer, et si c’était un os, alors je suis de nouveau un-vertébré. Je toucherai au massage, au tactile, à la calligraphie. Au collage, aux tarots, à la poésie.

Je toucherai au cinéma, à la bande-dessinée : j’utiliserai tous les médias que je côtoie, j’irai chercher ceux de mes amis qui peuvent m’aider, j’irai emprunter aux artistes que j’admire une matière dont le mix permanent aura besoin. J’emploierai le futur — on verra ce que ça donnerait.

J’écris maintenant en permanence, et j’en avais parlé partout — à tout le monde — même dans la rue — sauf ici. Les fait-glissades que je note chaque jour tombent maintenant en pluies solaires & printanières — des rencontres, des lectures, de coïncidences, des évènements bien simplement prodigieux : ce sera de la non-fiction comme disent les ‘ricain, mais ce ne sera pas triste. Norkhat garantit. Et une pensée pour Édouard Glissant.

J’utiliserai tous les calepins à ma disposition, ce blog, mes cahiers, mes logs et Twitter que j’ai découvert en refermant un livre de classe trop envahissant.

Je salue tous les lecteurs qui pour x raison ont lu tout cela — l’écriture ici, sera toujours à double-face.

Mobilis in Mobile — c’est la devise du Nautilus. Je me bouge en ce vaisseau mouvant.
Au jardin de la Villette, alors que je finissais le Mont Analogue de René Daumal au pied de cette Géode, qui en est peut-être un reflet, j’ai bien regardé ce sous-marin grandeur nature & sorti des eaux — l’Argonaute. Il n’y a personne dans la cabine de pilotage. On sait ce que cela signifie : N comme NEMO est de nouveau commandant de bord. Il faudra sans doute emprunter quelque K comme KANAL pour prendre le large. Je me tiens aux aguets : car la table des matières est aussi un échiquier, ou un plateau de Go, on peut se déplacer de mot en mot, tracer des diagonales. Et par anamorphose, Paris s’y catapulte sans que je force les choses. On effacera le nom — H comme HERMES me paraît une bonne suggestion : mieux qu’une marque de sac, ce prince des carrefours est revenu faire son nid sur tous les toits, dans tous les tu : hyper-média — hypergraphie à l’œuvre au cœur de la ville. Cet Hermès trismégiste, c’est à dire trois fois grand, inventeur de l’alphabet à travers son nom Thot et son nom Wodanaz. O magie des mythologies comparées — et délire associatif des antiques entrant en contact & des alchimistes après eux dessinant des systèmes pour relire le monde. HERMES — si l’on décline cela donnera-t-il HERMENAUTE ?

J’essaierai d’y monter tous les Mercredi…

Il y a soixante-dix-ans aujourd’hui Virginia Woolf se change en louve en rentrant dans les eaux. Je pense à toi, Julie, grande amie, initiatrice de poésie et de calligraphie, magicienne, schizophrène aussi. Tu es morte il y a sept ans. Toi aussi tu m’as dit “écris“. Et je répondais pour qui ? Pour ces nous qui voudront lire. Ces nœuds. & cette phrase de Virginia, c’est ta légende même : “Against you I will fling myself, unvanquished and unyielding, O Death !” — ton épitaphe. Ton courage et ton amour des mots auquel tu voulais te cramponner. Julie A. pour Julie Albert. Fille du Grand Albert : grand alchimiste lui aussi : en rêve j’ai reçu de toi un jour un SMS : “Jujitsu — Juste j’y Suis”.

Lire, c’est reconnaître aux morts le droit d’écrire — d’avoir écrit de la poésie.


Dans le soleil éclatant de ce Printemps 2012, je suis amoureux de K’A. — je sens cet atome essentiel au cœur de moi, notre énergie — et je veux larguer les amarres vers des Alexandries. Paris est bardé de canaux, pour l’heure, cela suffira au tracé de nos divagations… J’ai mes raisons !

Lire au format d’un cyber-missel

Journal de Lecture Numérique,  2010-2011
sur iPod Touch puis iPhone 4 — exclusivement avec Stanza, une application de lecture parfaite, connectée aux catalogues de Feedbooks et Gutenberg
mise à mort par Amazon, en silence, en toute honte, car ses utilisateurs ont du migrer vers des apps tout simplement moins souples dans leurs réglages…

format exact de la page d’un missel de cuir rouge relié
in-seize ou in-dix-huit : ce sont des formats qui ont existé
dans lesquels on a lu — dévoré — consumé

chose certaine : mon iChose me sert plus à lire qu’à téléphoner

* une étoile devant les livres du domaine public
§ si c’est une relecture
$ si je l’ai acheté
° si je me le suis *cough* procuré

dans l’ordre où ça me revient

Alexandre Dumas
* Le comte de Monte-Cristo (premier livre lu sur Stanza, les naseaux plein d’embruns, voyage à Marseille, et Chateau d’If entr’aperçu… fait naître le désir de relire, en quelques minutes je suis plongé dedans, et la lecture se continuera tard dans la nuit, en blanc sur noir (adopté par la suite en continu) à la lumière de l’engin)

Melville
* Moby Dick (je ne l’avais jamais lu, quel voyage. Comme un tour du monde, des calmes plats, des tempêtes, des journées passés à plonger ses bras dans la graisse de cachalot, bref la vie, et l’écriture dans tout ce qu’elle a de vaste et de précise).

Joyce
* A portrait of the Artist as a Young Man (mon dieu, après Dubliners, selon la théorie de l’escalier Joycien, je dois maintenant attaquer Ulysse et après… Finnegan ! To the end of the night !)

Marcel Proust
* Sodome et Gomorrhe (en entier — les pages de Proust, dans lesquels je me perdais dans des éditions papier où le texte était tassé et ici absorbé cuillerée par cuillerée phrase par phrase avec plus de piquant et de saveur)
première partie du *Côté de Guermantes
début du *Temps Retrouvé (cela ne m’empêche pas de naviguer entre des périodes différentes de la Recherche, inexplorées)

Edgar Rice Burroughs
* Cycle of John Carter of Mars (un période sword & adventure, extrêmement répétitive ( ! à la phrase, à la description près entre chaque tome et chaque fin de chapitre sur John Carter assomé qui perd conscience, ça en devient presque de la littérature itérative !) mais totalement jouissive — je suis très déçu que le blockbuster qui doit prochainement sortir ait coupé le “of Mars” pour des raisons de marketing, du coup je rajoute “of Mars” au nom de tous les autres films, ça marche plutôt bien). A princess of Mars, The Gods of Mars, The Warlords of Mars, Thuvia, Maid of Mars, The Chessmen of Mars)

Alan Moore
° Voice of the Fire (après avoir acheté la version papier, j’ai trouvé l’interligne et la police proprement désagréable, j’ai donc constitué un ePub maison, lecture bouleversante de magie sur une timeline de 10 000 écrits dans 5 langues anglaises faudrait-il dire tant l’anglais y est différent)
° Light of Thy Countenance (après avoir lu le
comics je voulais lire la prose toute seule — magnifique)

Arthur Machen
* The three Impostors (après avoir écouté les magnifiques performances d’Alan Moore dans Snakes and Ladders je me devais d’ouvrir Machen, c’est chose faite, on sent l’inspiration qu’il a été pour Lovecraft)
* The Hill of Dreams

Howard Philip Lovecraft
The Shadow over Insmouth (quel talent… Peace & Lovecraft)
Oniric Quest of Unknown Kadath (le plus beau livre de Lovecraft… mais dans le genre de la fantasy — hors du monde)

Jules Verne
** Voyage au Centre de la Terre
** Vingt Mille Lieues Sous les Mers
** L’île Mystérieuse
(les noms des personnages de Jules Verne ont sur moi un pouvoir impérieux : Némo ! Arne Saknussen ! Lord Glenarvan ! Aronnax ! Ned Land ! Cyrus Smith ! Gédéon Spilett ! Ah ce positivisme pur et dur, cette épopée d’ingénieur, mais cette éruption du Mont Lincoln ! Cette vision d’Atlantis ! Ce mouvement constant vers l’avant ! Mobilis in Mobile…)

Victor Hugo
* Les Misérables
(lire les misérables en prenant le bus et le métro dans Paris c’est voir se superposer des époques à la sienne, Javert ! Et pouffer de rire à chaque fois que j’ai penser aux Miséroïdes, j’avoue avoir sauté une dizaine de pages sur l’histoire d’un cloître, mais tout le reste, quel enchantement)

* Notre-Dame de Paris (magnifique de pouvoir copier-coller des passages sur l’argot, sur la Cour des Miracles, Hugo ou le epic win de la littérature du XIX, à base de lyrisme et de popopom — in your Guernesey, writing your head off)

Cory Doctorow
*Collected Essays (Cory ou le Geek de Combat, brillant essayiste cyberpunk)

Lawrence Lessig
*Free Culture (c’est une lecture passionnante, une vraie prise de conscience, sur l’importance du Domaine Public et sa mise à mal)

Ursula K. Le Guin
° The Word for World is Forest (la nouvelle sur laquelle  serait pompée Avatar si ça avait été un grand film)

Pierre Louÿs
* La Femme et le Pantin (période Pierre Loüys dans le métro, ça réveille)
* Les Aventures du Roi Pausole
* Trois filles de leur mère ( une des lectures les plus hard-core que j’ai jamais faite, Pierrot tout en restant très bonhomme pousse la chose dans ses retranchements)
* Aphrodite (très beau — souvenirs de Salammbô)
* Lêda ou la louange des bienheureuse ténèbres

R. Martin
° A Song of Fire and Ice (après avoir vu la série, il est possible que *ahrem* Méga Upload ait contribué à me faire dévorer le cycle de R. Martin, non-stop, presque sans boire et sans manger. J’offrirais avec joie le coffret de bouquins quand un de mes petits cousins attaquera l’adolescence et aura fait quelques progrès en anglais !)

Eliphas Levi
* Histoire de la Magie (extraordinaire voyage chez les alchimistes et occultistes, des morceaux de bravoures extraordinaire, quelques passages très pieux pour se blinder du côté de la censure, et une mine de personnages oubliés — Solve et Coagula : la devise des alchimistes, décomposer et reconstruire, ou la geste des deux états du monde)

Apollinaire
* Alcools (la poésie en ePub ça reste encore un grand défi, là c’est simple il n’y avait pas de retour à la ligne après chaque vers… seulement entre chaque poème… mais du coup, lecture époustouflante d’un magma poétique, mon oeil reconstituant les vers, aux majuscules, au rythme. Beauté fulgurante de ce recueil, qui alternent tant de tons et de temps.

Doit reconnaître que le déclencheur, le souhait de voir soudainement apparaître le recueil — souhait comblé par Stanza et le projet Gutenberg — venait d’un vers affiché dans mon wagon de métro

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends

Une initiative que j’avais déjà vu — avec une sélection de meilleur goût en général — dans le Tube londonien)

Neal Stephenson
Diamond Age
&° Snow Crash (sur une terrible envie, en plein Paris, de relire Stephenson, après avoir acheté, offert, perdu tant de tomes, je me dl furieusement ces deux volumes — quel écriture, et quelles visions, entre Snow Crash et sa pensée sumérienne de l’écriture comme code, comme virus, comme magie performative et Diamond Age avec son livre intelligent je nage dans ce que la science-fiction a de meilleur à offrir, de la richepensée)

Voilà — rétrospective qui je l’espère me servira à l’avenir. Écrire la liste des livres que l’on lit aide à s’en souvenir… à construire une carte des titres, cartes à jouer au jeu de la mémoire,
que lisions nous il y a trois mois, pour moi c’est parfois une énigme).

Les conclusions que j’ai à en tirer sont aussi à venir. Sur ce mode de lecture, aucun problème à le garder immersif, c’est même encore plus prenant qu’un livre papier, notamment pour le poids. A chaque minute, d’une main, debout dans le métro, à l’arrêt après avoir raté le bus, je dégaine et je plonge. L’hiver dernier, les mains y ont souffert, mais cet année les gants à bout conducteurs ont fait leur apparition… Petit luxe de geek littéraire.

Retour (re)vers cet espace

Un blog s’entretient, s’alimente, se nourrit tant qu’on maintient un lien particulier avec un espace digital qu’on peut appeler chez soi. La maison ouvertes aux quatre vents que l’on tient comme un journal.

Cette page me fait l’effet d’une maison hantée, ses murs trop neufs, son interface wordpress si soignée, son nom de domaine (car il est des mots que l’on doit déposer si l’on prétend s’en emparer). La nouvelle maison dans laquelle je ne suis pas venu habiter. Je me suis égaré entre ces deux lieux : un feu de camp entretenu trois ans sur Canalblog et puis la dissolution dans le grand cyberspace, phagocyté par des brèves de plus en plus brèves sur FB.

Publier un récit de rêve ici ou sur Facebook, je ne sais pas ce qui est le plus intime. Certains ont pourtant des formes de bulles de savon si curieuses que j’aimerai simplement pouvoir les laisser s’envoler.

Car il y a ces choses que je veux écrire, que j’aimerais partager, et la chape de plomb d’une censure qui s’exerce à la source “pourquoi cela plutôt qu’autre chose”, “organise tes pensées”. Le découragement durant un instant la distraction enchaîne violemment de par sa ronde de liens sur des sites d’actualités, activation presque simultanée d’un itinéraire, pomme N, pommène, l’écran sans épaisseur est redevenu impénétrable, épais. Next après Next, ext, xt, t.

Ici c’est différent. Et c’est pour la toute première fois que je m’y exprime directement, simplement pour retrouver un ton juste, un maintien de l’attention. Un point d’ancrage dans le grand ça : un sas.

Le caisson de décompression nécessaire à cette sortie en mer. J’ai dans ma poche, j’ai dans ma main, j’ai sous mes doigts ces puits sans fins, qu’on ne s’étonne pas des problèmes de concentration endémiques : c’est l’ivresse des profondeurs… quel retour en force, et quelle génération future d’addicts & de plongeurs. À nos risques et périls, à nos joies. À la constitution parcellaire d’un humanisme numérique ?

Car il s’agit ici de reprendre son souffle, de prendre pied, et d’écrire tout simplement, d’analyser les mutations qui m’entourent : je sens bien que le livre numérique a pour moi la forme d’un grand point d’interrogation planté à la surface de l’écran.

Je recommence à écrire hors de mes carnets.

La pieuvre que j’ai pris pour totem à mes 16 ans débutants doit, après ce grand voyage, recommencer à s’incarner.