Trio

A mi-chemin entre un jour solaire sans soleil et ce lundi lunaire à venir, à minuit, je découvre un article sur Prospective du Livre, qui pose au futur des questions en devenir. Je me demande comment l’on sortira des cadres traditionnels de l’édition, ou plutôt comment nous allons redéfinir ce rectangle qui nous définit. Tablettes rectangulaires, écrans rectangles parfois étranglés, l’homme s’est tout de même singulièrement démarqué avec ses angles droits, ces surfaces régulières & angulaires qui nous servent à encadrer ce qui nous plaît, ce qu’on doit distinguer du monde alentours. Cadres et bords comme démarcations du royaume des inscriptions.

Les proportions de la tablette numérique rappellent immanquablement ses prédécesseurs, une famille rectangulaire s’étant essayée avant elle à toutes sortes de matières. Avatar de la Tabula — le mot latin désignant le meuble “table” étant mensa, la tabula a toujours été support d’écriture et de lecture. Espace plane, angles droits : propre aux plans, comme une paume toujours ouverte au sens, tendue vers l’expression. Bataille des flexibilités : le rouleau s’enroulait, mais la tablette en cire s’affirmait (déjà) réinscriptible ad aeternam.

Et notre bon codex, avec ses allures de mains ouvertes formant un angle ouvert que l’on pourrait refermer, n’est, sous la forme du cahier, ni plus ni moins qu’un immense rectangle dont un pliage subtil aura permis de rabattre et de rabattre encore sa matière sur lui-même pour le faire coexister son grand plan dans l’épaisseur, dans l’intimité du relié, dans la rapidité du feuilletable. Un coup de couteau libère les pages collées — magie du massicot et leçon précieuses des encarts détachables dans les magazines de bande dessinée : mes petits cousins pensent toujours qu’on imprime une à une les pages de leurs bouquins.

La tablette fut-elle séduite par l’épaisseur pressée d’une feuille de papier ? Le rouleau fut-il re-découpé en carrés à superposer ? La double-page s’est ouverte sur les âges comme un acte de Renaissance.

Mais il existait une autre tabula, quadrillée de carrés, comme un patron à replier. La table des jeux, bien sûr, le tablier.

Lors de mon bref séjour à Marseille, j’ai joué à deux jeux sur deux tables distinctes. Ma petite cousine s’était mis en tête de m’apprendre le Backgammon, dont une discrète recherche m’apprit avec joie que Rabelais le nommait Toute Tables. Néophyte, j’avais du mal à ne considérer que les deux bords opposés comme surfaces jouables, chacun avec leur propre gravité. Joie, pourtant palpable, de se prendre au jeu. Le lendemain, je proposais une partie d’échec à mon grand-père, sur son beau plateau nacré — et le voilà qui s’avise de ne placer qu’un pion sur deux, voulant, avec ces pièces si connotées, jouer au lieu au jeu de Dames. Il gagna avec brio, sur un dernier coup inattendu, la figurine de la Reine ayant enfin fait son retour sur le plateau.

Un fois le tablier vidé, je me mis à faire grincer les jointures en cuivre, le refermait et découvris au dos un incroyable gribouillis au feutre dont je me savais bien être l’auteur. Planchette, plan d’écriture d’avant l’écriture, je m’en rappelle comme d’un radeau au milieu de cette maison-labyrinthe : j’en un faisais mur, un faux-livre, un paravent, et puis je le mettais à plat et je constituais autour du cavalier blanc le cercle de ses déplacements à l’aide des pions noirs. Voix de mon grand-père. Ce cercle, que, même immatériel, je devais toujours voir se surimposer sur le plateau de jeu. L’ordre des coups possibles. Hier j’y voyais une pieuvre quantique y étendre délicatement ses tentacules vers huit possibilités, comme un cube dont on déplierait le patron en deux dimensions.

Renversement des règles. Puisque nous parlons toujours de tablettes, du devenir de la lecture et de l’écriture, je pense à la manière dont le cerveau bascule entre différents jeux : je fixe le plateau, et, joueur de Go, je vois soudain disparaître les cases et briller les intersections. Au Go on compte, on défend ses libertés. Sur le même plateau, échecs et dames co-existent sans s’interpénétrer  — c’est dommage. L’oeil du joueur, oeil plastique élastique. L’oeil du lecteur habile n’en est jamais éloigné : il remarque les opportunités, prend des initiatives, et par ses choix de lectures de la bibliothèque à la table des matières fait ses choix — pose ses mises.

Paradoxes d’une nuit sans sommeil : jouer au Go avec les pièces du jeu d’échiquier, jouer aux Dames sur un plateau de Backgammon. Et si c’est impossible, au moins ressusciter les variantes médiévales du jeu d’échec : quand on pouvait tirer l’humeur colérique ou mélancolique des pièces au coup de dé ou qu’on suivait la règle dite des “demoiselles” où l’on a l’obligation de toujours prendre quand on en a l’occasion (!). Sortir du cadre quand il a perdu son élasticité. Prendre plaisir, prendre part. Faire une partie. J’ai fait une partie de chemin avec des livres, certains, les plus précieux, m’ont tout de suite proposée une partie de très haute volée.

Même quand elle était en argile ou en bois, la tablette possédait ce caractère qu’on semble redécouvrir avec son avatar rétro-luminescent : une fois frappé du sceau de l’écriture sa surface réelle dépasse définitivement la surface mesurable, quantifiable. Carré ou 4 par 3 — cela n’a plus grande importance : le sens les dépasse toujours de son arborescence. C’est ce qui fait qu’un livre est toujours plus grand de l’intérieur que de l’extérieur, vérité que l’on ira chercher dans La Maison des Feuilles si l’on se sent lecteur-aventurier…

Le lire (sur support) numérique, l’écriture (déjà tellement) informatisée doit participer de ces acrobaties évoquées : nous savons jouer à de nombreux jeux, alterner les rythmes et les enjeux, passer des jeux de cartes à ceux des tables à ceux du dé. Bien mal luné celui qui refuse d’en apprendre un nouveau, auprès de nouvelles connaissances. Mais nous négligeons ces facultés. Nous partons pourtant après de nouvelles connaissances…

Je refais inlassablement  le manifeste de mon projet, dont je n’ai pour le moment qu’une table de(s) matières, mais si vivace qu’elle se déplace partout où je vais : alpaguant des mots dans mes lectures, arrêtant le regard sur un tag dans le métro plutôt qu’un autre (ce dernier vu à Rambuteau me rappelant des pans de poèmes sur la peau : PANGÉA !), suscitant l’écriture, la relecture, la réécriture. Frissonnante impression de nymphoses & de germination.

Foucault appelait la lecture et l’écriture mêlées une véritable technique de soi — mais ces techniques elles-aussi filent leurs chrysalides. Je me rappelle Éluard dans la bouche d’un personnage d’Alphaville :

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses

Cette fois-ci, j’ouvre l’œil — j’étends l’oreille et mon clavier repose sur ce cahier.

Je pense à ces jeux oubliés, endormis dans le célèbre Libros de Los Juegos, livres des échecs, dés et tables où tout l’imaginaire de l’Andalousie s’immisce dans les enluminures où des maures, des dames, des clercs et des chevaliers s’adonnent au jeu de l’esprit et du hasard. Rencontres autour d’un tablier. Et pourtant jeux interdits par l’église et les rois— même le Backgammon (!) comme tremplins vers le vice et la distraction…


Lancé de tant de dés dans tant de dimensions — la lecture sociale comme l’entend le numérique augmente il est vrai le nombre de joueurs à notre table. Qui à cette heure tardive a sur son bureau après le livre de François Bon ? Dans quelle bulle partagerons nous nos lectures ? Notre style de jeu, nos modes de lectures eux aussi sont pimentés, parfois malmenés : du DRM comme jeu d’échecs dont les pièces auraient été cimentés.

Eluard murmure encore :

Sommes nous près ou loin de notre conscience ?

Nos écrans s’additionnent, nos liens se perpétuent, ce rectangle-ci sait dépasser le nombre défini de ses côtés…

Et voilà que je recherche désespérément un véritable fac-similé de ce Livre des Jeux établi par Alphonse X de Castille en 1280, à la croisée des mondes, dans cette Espagne-interfacée qui n’avait pas encore effacé l’Al-Andalous — mais je n’en trouve sur le net que de mauvaises photographies. Encore un défi d’édition numérique car c’est un livre qui demande immanquablement à être joué à plusieurs. Leçons d’intellect et de hasard : même la mort de Bergman n’a pas pu lui refuser une partie d’échec.

Je me rappelle distinctement mes premiers cours de lecture, sur les genoux de mon grand-père, épelant la méthode Boscher. Mais je ne sais pas quand j’ai commencé à jouer. Dans le salon obscur, pendant que mes grands parents dormaient — je suis revenu voir Marseille scintiller. Je me suis assis avec ce livre de Ghérasim que j’aime comme un ancêtre magique, et à voix-basse, dans la pénombre, en mimant le son si particulier de sa voix, je me suis pris à (re)lire Passionnément. A mi-chemin entre le joueur et l’interprète : polysémie de leurs verbes respectifs…

Jouer. Interpréter.



Avec le langage pour échiquier, pour damier, pour go-ban, pour tablier. Avec une tabula pas rasa du tout mais tout de même bien endiablée, avec ses marges à inventer. Chaque point final y ressemble à un puits dans lequel on pourrait légitimement sauter. Hypnotique oeil du cyclone comme en parsème xCopy — artiste à qui je passe la main  sur cette improbable connexion : l’objet de notre dernière entrée, la statue du fronton de l’église St-Merri, avec sa tablette et ses rets est beaucoup plus récente que l’édifice lui-même. C’est belle et bien une copie, prise sur la façade de Notre-Dame. Elle a donc eu un moule, une matrice, elle est à la fois représentation et duplicata, exportée & greffée sur un corps étranger, relecture et réécriture d’un siècle voulant combler les niches détruites à la Révolution. Huysmans — par la grâce du domaine public — avoue tout sur internet : voilà que cette église du XVIe à la réputation sulfureuse avait été momentanément changée en très laïque usine à Salpêtre. On appréciera la connotation alchimique,

avec H. le diable est toujours dans les détails.

Prochain épisode : partir du centre de la table,  comme en voyage au centre de la terre, histoire de se laisser guider par les évènements. MERLIN nous livre d’emblée sa table ronde, le cycle arthurien et ses mythologies mêlées dans un vaste creuset :  ce graal du bout des langues, si fertile et si désiré, de conteur en conteur — jusqu’au Roi-Pêcheur de Julien Gracq, castel intertextuel qui lui donne une de ses plus belles définitions.

“Il y a beaucoup de chambres dans la maison de mon père” est une phrase qui gagnerait beaucoup à être placée dans la bouche de l’enchanteur.

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