(à) prendre (soin)

Il y a quelques années j’ai commencé à entendre l’expression “soin !”…

comme un argot du Havre — arrivé à Paris, de proche en proche, de bouches en bouches, d’école en école.
Pour dire c’est bien, classe ou si soigné.
Comme tout argot : incongru
jusqu’à ce qu’il soit adopté
par sa bande.
Et_SOIN_ou_Care._Soucis_des_choses__attention_faite._Mot___m_diter.

Ainsi sont nos mots diffusés.

Pour le soin — devise faite pour rire, mais prendre soin, faire attention,
sont de ces expressions précieuses — j’entends de loin la théorie du Care.

Take c. & c. for.
Que l’on prononce à la française Théorie-du-Caire.
Mais quel est donc le hiéroglyphe du Care ?

Comment le dessine-t-on ? À quoi, à qui le destine-t-on ?

Les mots sur les murs nous rappellent parfois aux idées
qui font la forte tête.

Les voici, nos coïncidences avec un autre scribe, pour qui le mot avait un autre sens, était peut-être un nom. Qu’est-ce qu’un soin, qu’est-ce que le soin — sinon le “sort de soin” des jeux vidéos, où ressuscitent heal et sortilèges — demande de soin et santé du groupe d’aventuriers, quand Cure et Curse se côtoient sur la barre des sorts,
à une lettre, un raccourci de distance.

Le salut à la sauvegarde s’emmêle.

Everywhere__save__here

Quel sera le sort du soin — quel est le sort du Care ?

Je repense à ce T-Shirt rose entrevu à Berlin, dans cet anglais du corps, celui de nos dos & de nos torses changés en supports.
(et quel Tee, car en anglais, ce T est devenu un support de marque mais aussi de maquis, on emporte en penderie comme une collection de glyphes).

IMG_6270

Take c. VS I don’t c. Ce qui s’en fout. Qui n’en fait rien.

Who cares ? demandent deux personnes,
et elles entendent par là une chose totalement opposée.

Il est des tags que je collecte, comme on ramasse un coquillage dont la forme singulière, parmi les centaines de la grèves, nous semble correspondre à quelque chose d’intérieur. Ils forment les têtes de chapitres d’un corpus, le Korus, sur lequel j’élabore depuis un an — et cet index se met à luire, quand je retrouve le même mot tracé d’une autre manière, par une autre main, dans une autre ville : la grammaire du grimoire qui s’édifie saute sur l’occasion.

Si_l_on_sait_prendre_soin...

“Attention : Travées”

On appelle épigraphie la science des inscriptions sur matériau imputrescible, le marbre, la pierre tombelle —
aujourd’hui le métal, le béton, le bitume et la rame de métro.
Et runes et graffiti s’y mêlent.

Il faut prendre soin des mots. Aussi.
Parmi les alphabétisations de la rue,
des noms d’avenues ponctuelles,
des réclames atterrantes des mots en servage
— ces mots sauvages nous cueillent parfois au vol.

Du langage et de la dose.

IMG_8771

J’entends beaucoup parler du Pharmakon — à qui l’on doit pharmacie —
et de ce qu’en grec c’est un seul mot qui recouvre les réalités de remède et de poison. Voilà qui est bon pour penser ce qui est à double-tranchant, ni tout noir, ni tout blanc. Entre autres : ce qu’on appelle le numérique.
Ce mot d’alarmes et de louanges.

Je pense à Paracelse, à une notice de ce médecin & alchimiste lue sur un carton du Jardin des Plantes (justement devant le carré des Simples, ces plantes médicinales si prisées au moyen-âge) :

IL N’Y PAS DE REMÈDE

IL N’Y PAS DE POISON

IL N’Y A QUE LA DOSE.

Il nous suffit pour cela de penser à la Digitale, si bien nommée — une dosage très subtil sauve un coeur fébrile, une goutte de trop tue son homme inoculé. Combien nous importent ces histoires de dose !

Là l’extase, l’anesthésie, et celle de trop.
Principe actif et quinte essence : la pharmacopée est un art de mélange, de risques inévitables. L’on ingère, injecte, inspire et l’on joue, en écoute, on lit — on tente sa chance.

Entra la data datée — et le donnant donné, entre la mise en jeu et la masse des données dédouanées : livrée, volantes, crispées, cryptées.
Ils se disent des mots secrets. On se targue de mots privés.

Entre la saga et la sagaie.

CIGUE_IMG_0482
Quelque part, quelqu’un boit la Cigüe.

Ailleurs, c’est peut-être à Marseille, quelqu’un l’écrit —
cela nous rappelle quelque chose, peut être un nom.

Le savoir qui nous guérit, celui qui l’empoisonne :
on ne va pas se mentir “le monde est dangereux” :
voilà qui n’empêche pas de rire.
Toute écriture manuscrite se réapproprie l’alphabet.

IMG_8775

Le langage — tout scribe en a l’intuition — contient toutes ces choses.
Si seulement la marche était écriture, si seulement les marches pouvaient parler.

you_know__you_know__you_know__go_go_go_-_Magnolia

L’escalator d’Arts et Métiers est à ce titre assez bon messager :
sur les murs et par paliers, sur les sols de la ville où l’on cause.

Techniques de soin : techniques de sauts.
Et partout nécessaires ou cruellement absents,
nos petits et nos grands savoir-faire.

Que l’on recadre l’image entrevue plus haut sur un plus large champ :

IMG_8769 Le soin est qualifié (les mots des rues aussi s’entre-califent).
La juxtaposition des mots fabrique un énoncé qu’on invente en jouant les liants : faire attention c’est aussi tisser l’accolade.
Le projet d’écriture qui me tient tant à coeur
joue à prolonger cet oracle au marqueur.

Notre regard oscille et rase : faire attention au sol, aux objets perdus, aux souvenirs disséminés. À ce qui dans la cité est justement cité : la parole brute, le sens unique se transforment en croisées.
Matière solaire : et la lumière de nos clichés jusqu’au couchant, de nos lampes torches, de nos écrans attisés,
et dans ce qu’en pensée l’on appelle parfois lucidité.

Qui l’obscura qui lucida : quel beau jeu d’ombre à perpétuer.
Entre portes mentales et mot-emporte-clefs. 

mercredi 13 novembre — Dies Mercuris
Le_seul_hotel_Herm_s
Marcher dans la ville comme sur un clavier
Mercure des caducées, Hermès aux deux serpents enjoués.

Certaines_lettres_sont_en_pleine_cavale___Elles_se_nouent___tout.

On écoute (on démêle).

La_feuille_tombe_pr_s_du_mot_-___point_nomm___HACK.___la_fois_injonction__ethique__art_de_faire.

On découpe ( pour ne pas dire hacker ).
Et l’on recolle, on recompose en reliant à notre aise.
Les atomes ne sont pas insécables et les insectes portent le nom de leurs sections du corps — tout fourmille (et puis s’caparaçonne) 

Et_marque_de_silicate.

Nous devrons prendre soin de ce silice.

Nos atomes de carbone interagissent avec cette cette matière qui s’immisce : nos cartes graphiques, nos mémoires sur clé, nos mots sur écrans.
Un silence inscrit sur une portée.
Comme un noeud signifiant sur une ligne de temps.

Soi.

Ces mots sont dans l’air : impression, rétention, protention
(des mots à fouiller) et tout est dans cette expression anglaise,
to cast a net — jeter un filet comme on jettera plus tard des sorts.
Jeter un filet d’attentes, être atteint, faire attention.
Précaution des gestes, adéquation des mailles, surprises, parfois, de la prise.

En écoutant, l’on filtre, en se rappelant, on forme, en partageant (et en partageant seulement), l’on sait. — l’on sème.

 

Dans la sunchronie d’un u qui s’écrit comme un i —
l’on se comprend.

Allso__sun.

Au milieu des codes simultanés, des règles du jeu prismatiques, l’on se comprend. Et l’on soigne le signe que l’on a côtoyé.
Je me répète de texte en texte :
c’est la première comparaison
de la première tablette
de la première épopée :
regarde la finesse du briquetage de ce grand mur d’Uruk :
“beau comme un filet à oiseau”.

À cette invitation de la voix, la brique le cède aux mailles,
le mur le cède au réseau.

Who_s_the_third_crow_
Prodige des géomètres (c’est à dire des (i)mages) :
non pas le premier point,
mais la première constellation.

Prenez soin d’eux(vous).

 

Korus 2013.

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